Témoin

témoin

 

C’est une drôle de chose l’écriture. Quand je lis Testimony de Charles Reznikoff, je sais. Je sais que c’est là que je veux aller. Je veux tenter l’expérience du poète américain mais pas à partir d’archives. Je veux me rendre dans un tribunal. Je veux assister à des procès. Je veux frotter l’écriture à cette réalité. Je veux capter des paroles, travailler des voix, des histoires. Je veux comprendre ce que disent ces procès de notre société. J’ai entamé ce travail. J’ai suivi des procès en correctionnelle au Tribunal de Grande Instance de Nantes de septembre 2013 à janvier 2014 pour essayer d’approcher ce qui se cache derrière les violences, les faits divers.  A ce travail, d’autres fils se sont mêlés, inattendus, personnels, ceux d’un père en marge, dont la vie chaotique a trouvé des échos dans celles des prévenus, au fur et à mesure des procès. Et si c’était là l’objet de toute cette démarche initiale ? Tenter de comprendre un père impossible en me faisant témoin d’autres vies, essayer de faire se manifester une vérité parmi d’autres possibles ?

 

Extraits :

 

La longue peine (1)

Mon père est mort mais ne le sait pas. Il est assis sur un banc de la Chambre d’audience numéro trois, cheveux en bataille, chemise froissée, il semble ne pas me voir, il est juste là. Il n’est pas dans le box des accusés. Il n’est pas à la barre. Il est à côté de moi. Mon père mort. Je n’ai pas assez tué mon père.

 

 

Il n’y a rien qui marche chez moi

Il a frappé. Fort. Des coups de poing sur deux surveillants. Il a laissé sortir les autres détenus. Et quand on est venu le chercher il a frappé. Au visage. Il ne sait pas pourquoi. Il a eu une nuit agitée. Il ne sait pas pourquoi. Il a crié une bonne partie de la nuit. Il ne sait pas pourquoi. Il ne se souvient de rien. Il murmure. Il dit Je. Il se tait. Puis. J’ai pété un plomb. J’ai frappé. Mais je sais pas pourquoi monsieur. Je. Il dit. C’est inqualifiable. Cela ne me plaît pas. Je m’excuse. Chaque jour est un problème en détention monsieur. À force d’être enfermé. On sait pas bien comment agir. Comment communiquer. Monsieur. Il a vingt-quatre ans. Il est en prison depuis sa majorité. Toujours pour des violences. Onze condamnations. En six ans de prison il n’a eu aucune visite au parloir. Il reçoit un mandat de sa mère. Cent euros par mois. Je n’ai pas de projet pour ma sortie. Je n’ai pas d’avenir. Je sais pas où ça va me mener. Il n’y a rien qui marche chez moi. Monsieur. Quinze mois de prison ferme supplémentaires.

 

 

Sortie le 11 octobre 2016
aux éditions La Contre allée

Rebond

poema 2

(..) elle aperçut le Lapin Blanc qui courait. Il n’y avait pas un instant à perdre. Alice fila comme l’éclair et arriva juste à temps pour entendre l’animal dire, en prenant un virage : « Oh, mes oreilles et mes moustaches, comme il se fait tard! »*

Bon il n’est pas blanc ce lapin, peut-être même que c’est un lièvre… Et quel lièvre à soulever en ces temps poétiques où d’aucuns sympathiques et debout et de nuit comme de jour, décrètent que nous sommes.. quoi.. le 51 mars ? Et donc, comme les montres ont été arrêtées en mars, c’est le Printemps des Poètes toute l’année ! On bondit de joie ! A quoi bon courir ?

Alice songea : « Je ne vois pas comment elle pourrait avoir terminé un jour si elle ne le commence pas ».  Mais elle attendit patiemment. *

Et donc, hop, lecture musicale vendredi 53 mars (22 avril NDLR), à 19h30 à la Bibliothèque de Saint-Max, près de Nancy, avec Nicolas Arnoult (accordéon). Et ceci dans le cadre de Poema, qui défend les écritures poétiques d’aujourd’hui avec des lectures, performances, conférences, projections, expos et ateliers d’écriture en Lorraine et Grand Est (de janvier à juin 2016).

Sur quoi le Lapin Blanc souffle trois fois dans sa trompette avant de dérouler son parchemin…*

*Alice au pays des Merveilles, Lewis Caroll

ordinaire

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New-York, été 2015

 

 

learning to fly

 

ça fait l’oiseau les pans de
la robe de chambre ouverte
par dessus son jean et son pull
quand elle
marche
dans le jardin jusqu’à
la boîte aux lettres
quatre heures de l’après-midi
une journée pour elle
courrier prospectus
elle ne referme pas
la boîte clac clac
sous le vent brisant
le silence des pavillons
bien rangés les fleurs
entourées de pierres
elle pense à un cimetière

 

learning to fly, pink floyd

 

 

 

perfect day

 

le bruit familier des enfants
à l’étage
et sous elle
rien
que le froid du carrelage
fenêtres ouvertes
l’odeur des pelouses rabotées
au centimètre près
pas un souffle d’air
elle s’allonge sur le carrelage
mains sur le ventre
pour vérifier
qu’elle respire encore
le monde est parfait

 

perfect day, lou reed

 

Deux poèmes (sur dix-huit) extraits de ordinaire, qui vient de paraître chez La Porte, un éditeur pas ordinaire.

La micro maison d’éditions La Porte est dirigée par Yves Perrine.  Depuis des années, avec son épouse Monique, il plie, assemble et coud des recueils de poésie de quelques 16 ou 24 pages, rectangulaires au format 10×14 et à la jaquette toujours ivoire, cousus main et numérotés à 200 exemplaires.
À l’enseigne de la revue Poésie en voyage, les éditions La Porte d’Yves Perrine nous proposent, dans la tradition des rares et précieux “minuscules”, des ouvrages de nombreux auteurs comme Bernard Noël, Jean Rousselot, Andrée Chedid, Hélène Cadou, Max Alhau, Gilles Baudry, Antoine Emaz, Jean-Pierre Boulic, Jacques Ancet, Jean Lavoué, Marcel Migozzi, Gabrielle Althen, Guénane…
Avec toujours une prédilection pour les textes brefs, qu’il distille six fois par an par abonnement. Chaque recueil est tiré à 200 exemplaires et reste disponible au prix de 3,80 euros à l’adresse d’Yves Perrine (Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon).
(Denis Heudré)

Une expérience pas ordinaire, faite d’échanges uniquement par courrier postal (pour se « parler », pour corriger les épreuves). A tel point que, pour ses archives, Yves Perrine demande que l’on recopie à la main un poème de Rimbaud, et l’ensemble de ses propres poèmes, sur beau papier. Pas ordinaire, super !

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Samouraï

P. Devresse

Photo : Patrick Devresse

 

Samouraï

 Je ne possède pas de robe. Je n’aime pas les robes. Je n’ai pas de robe. Je ne porte jamais de robe. Les robes rendent les corps fragiles. Elles sont légères feuilles de papier au vent. Si je portais une robe elle m’emporterait loin de moi. Je n’ai pas de robe comme je n’ai pas de corps. Mon corps a disparu. Mon corps est à l’intérieur de moi.  Les robes s’impriment sur les corps. Les coutures des robes sont des cicatrices. Mon corps est une tombe les fleurs de la robe comme sur une morte alors. Dans le jardin robes sèchent étendues comme des corps morts aux fils des filles. Mais sous le vent la vie dans les robes se soulèvent comme mon coeur dans mon corps de trop de légèreté. Si j’avais une robe à étendre je la ferais brûler sous le soleil. Je morterais ma robe. J’arracherais ses motifs. J’étranglerais la robe avec sa ceinture. J’enfoncerais les fleurs de la robe dans la gorge de la robe. Je la noierais dans le bain de ses couleurs. Si je devais porter une robe ma robe serait une armure. Elle ne s’envolerait pas. Elle ne se soulèverait pas. Elle me porterait moi et mon corps. Je serais une samouraï.

« Sur la robe elle a un corps » Blaise Cendrars

 

Samouraï est un texte que j’ai écrit en 2014 pour le projet du photographe Patrick Devresse. Chic type, grand photographe. Il a sollicité une trentaine d’auteurs (romanciers, poètes) rencontrés lors des Escales des Lettres à Béthune. Ecrivains qu’il photographie par ailleurs pour l’anthologie Lettres Nomades (Ed. La Contre Allée). Donc, il a proposé à plusieurs d’entre nous d’écrire un court texte à partir d’une photo dont il est l’auteur. L’ensemble (textes et photos) est publié dans un petit livret Images nomades (voir ci-dessous), gratuit, distribué lors des expositions en cours ou à venir. La toute première expo aura lieu à la Médiathèque du Palais Saint-Vaast, à Arras (inauguration le 16 janvier). Et on peut voir le travail de Patrick Devresse ici : http://www.patrickdevresse.com

livret photos

Gueule de bois

IMG_8052Poème-affiche de John Giorno (exposition Palais de Tokyo, novembre 2015)

On avait décidé de se retrouver autour d’un verre. Etre ensemble pour écouter les résultats. Mais pas seulement entendre. On voulait voir leurs gueules. On voulait être sûrs de ce que l’on verrait. Et on a vu. Et on n’a pas été surpris. On a mesuré l’époque que nous étions en train de vivre et celle que nous avons vécue ensemble. On se souvenait d’avoir chanté à vingt ans La jeunesse emmerde le Front National des Bérurier Noir. A cette époque, ils n’étaient pas aussi nombreux à voter pour l’extrême droite et pourtant nous étions nombreux à mener le combat contre eux. Avec une belle énergie. Pourtant. On a fini par s’habituer. On a fini par trouver leurs propos banals. On se souvient aussi d’avoir entendu des proches déraper, et de plus en plus souvent, et de plus en plus ouvertement. Combien de ceux qui ont chanté sur les Bérurier ont voté FN aujourd’hui ? Combien d’entre nous, de cette jeunesse là ? Est-ce que c’est possible ?

On a mis bout à bout nos déceptions notre effarement nos combats. On a revu ce qu’on a fait, ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on a manqué. On a conclu qu’on avait molli, qu’on avait cédé du terrain tout simplement. On a bu. On a débattu. On s’est engueulés. On montait le son de la télé parfois. On n’en revenait pas, tout de même, d’en être là. Et puis leurs gueules. Leurs sourires. Leur triomphe devant les caméras. On se souvenait d’une époque où pas un meeting du FN ne se passait sous bonne escorte, sous les huées des manifestants. On se souvenait, comme d’anciens combattants, d’avoir été poursuivis à coups de matraque par le service d’ordre musclé du FN. Ces mêmes gens aux mêmes idées – il ne faut pas se leurrer, se dédiaboliser ne veut pas dire se renier, c’est juste se rendre présentable – ces mêmes gens donc, étaient en train de parader sur les petits écrans. Le dégoût. Et je ne saurais dire quoi. De la déception. Du désenchantement. Une profonde tristesse.

Je suis allée sur le balcon rejoindre un groupe de personnes que je ne connaissais pas. Une fille avait les ongles peints en bleu, blanc et rouge. J’ai trouvé ça nul, je le lui ai dit parce que j’avais un peu bu. D’ordinaire, je me tais, mais là, j’avais envie de l’ouvrir, j’avais envie de lui dire comme ça me sortait par les yeux ces trucs d’identité nationale, de vouloir reprendre à l’extrême droite les symboles comme la Marseillaise ou le drapeau, alors que j’ai envie que ces salauds gardent tout ça pour eux, leur repli, leurs crispations, leurs peurs, leur haine.

Deux copines sont reparties en disant qu’elles allaient passer le reste de la nuit à faire l’amour, parce qu’il ne restait que ça dans tout ce merdier. On s’est marré et puis on a regardé le fond de nos verres. La plupart d’entre nous avons échoué là aussi, nous étions seuls ou mal accompagnés et on ne rentrerait pas tout de suite et le merdier a fini par vraiment peser. Et puis on a éteint la télé et on a mis de la musique. Et puis quelqu’un a dit que vieux ou jeunes on emmerde toujours le Front National, que ça ne mène pas loin de le dire, mais que ça fait du bien de le crier. Alors nous avons crié. On emmerde toujours le Front National. Nous restons des têtes de bois.

 

Cha-cha-cha

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Pour des raisons de sécurité, Fantômette a souhaité apparaître masquée

Et bien dansons maintenant. Puisqu’ils n’aiment pas non plus la danse. Puisqu’il faut bien mettre un pied devant l’autre. Et comme les chats belges sortent leurs griffes sur les réseaux sociaux, bondissons sur l’occasion de saluer les chats. Mercredi 25 novembre, à 20h30, à la salle d’animation de l’Espace culturel, le Centre Poétique de Rochefort sur Loire propose une carte blanche aux Editions du Chat qui Tousse. Je ferai une lecture croisée avec les poètes et potes Thierry Le Pennec et Franck Cottet (par ailleurs éditeur du Chat). Et nous lirons aussi une partie de la portée du Chat qui Tousse. Plus jamais chat.

Quand vous traverserez / la Belgique /et que vous verrez écrit / sur le bord de la route / « grenailles errantes » / au lieu de « gravillons » / vous comprendrez vite / que vous êtes arrivés / en terre de poésie    (Jean-Claude Touzeil, Des choses qui arrivent, Ed. Le Chat qui Tousse, 2014)

 

K.O

« La lettre » Jacob LAWRENCE, Whitney Museum, NYC, juillet 2015

Nous continuerons à chanter, à danser, à baiser, à aimer, à rire, si ça nous chante, à hurler bêtement à un match de foot, à débattre sans fin du monde à une terrasse de café, à vibrer avec la foule au son d’une musique rock, si ça nous chante, nous continuerons à lire, à écrire, à nous engueuler, à aimer et haïr ce pays, si ça nous chante, nous continuerons à ne pas avoir la foi, à manifester, à chérir la liberté, à nous saouler de vin, de mots et de musique, si ça nous chante, nous continuerons à brûler des pneus, à protester, si ça nous chante, nous continuerons à aimer nos révolutions de 1789 à 1968 en passant par la Commune,  nous continuerons à baiser sans aimer, si ça nous chante, à aimer des filles si on est fille, à aimer des garçons si on est garçon, à aimer les deux, à deux ou à trois, si ça nous chante, nous continuerons à dresser des barricades sur les routes de France, à bloquer le pays, si ça nous chante, nous continuerons de lire Rabelais, Rousseau, Voltaire, Victor Hugo, Albert Camus, Simone de Beauvoir, nous continuerons de blasphémer, de caricaturer, si ça nous chante, nous continuerons à nous demander quoi faire de notre liberté, à débattre de la démocratie et de l’autogestion, nous continuerons à vivre sous les Lumières, si ça nous chante, je continuerai à ne pas vous appeler barbares mais assassins, je continuerai à penser que vous êtes des hommes, si ça me tue quand même, je continuerai à ouvrir des livres pour comprendre comment nous avons pu en arriver là, je continuerai à ne pas hisser les couleurs du drapeau français comme je continuerai à ne pas chanter la Marseillaise ni à aimer le mot patrie, mais je continuerai à aimer là d’où je viens, là où je vis, ce foutu pays mal fichu, comme je continuerai à ne pas laisser mon pays à l’extrême-droite,  je continuerai à penser que votre truc n’a rien à voir avec la religion mais avec du fascisme, nous continuerons sans doute à être tués à des terrasses de café, dans des salles de concert, des stades de foot, des rues de Paris, des avions, des centres commerciaux, des trains, des musées, sans doute, mais nous continuerons à vivre, que ce soit à Paris, Ankara, Beyrouth, vous pouvez continuer à nous tuer, nous ne sommes pas morts même pas morts.

 

 

Dans la bibliothèque, je retrouve ceci. Bien sûr, il ne s’agit pas de comparer ce qui n’est pas comparable. Mais ce qu’écrit là Primo Levi sonne étonnamment  juste, et il est remarquable qu’un homme ayant vécu ce qu’il a vécu, replace la pensée, la réflexion, au milieu du chaos, de l’impensable. Une leçon :

« Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c’est presque justifier. (..) Mais dans la haine nazie, il n’y a rien de rationnel : c’est une haine qui n’est pas en nous, qui est étrangère à l’homme, c’est un fruit vénéneux issu de la funeste souche du fascisme (..). Nous ne pouvons pas la comprendre; mais nous pouvons et nous devons comprendre d’où elle est issue, et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent être à nouveau être déviées et obscurcies : les nôtres aussi. C’est pourquoi nous avons le devoir de méditer sur ce qui s’est produit.

(..)

Il faut rappeler que ces fidèles, et parmi eux les exécuteurs zélés d’ordres inhumains, n’étaient pas des bourreaux-nés, ce n’étaient pas -sauf rares exceptions-des monstres, c’étaient des hommes quelconques. Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux; ceux qui sont dangereux, ce sont les hommes ordinaires (..) »

Primo LEVI, appendice à  Si c’est un homme (Julliard, 1987)

En marchant vers la Bibliothèque de New-York, juillet 2015
En marchant vers la Bibliothèque de New-York, juillet 2015