Extraits

Nègre blanche  
(L’Idée Bleue, 2007)

à la cuisine je compte mes pieds et petits
carreaux sur un bout de papier tords mes
mots la table qui en désordre peaux de
pêches

#

le drap main-mise sur sa tête à peine ses
cheveux je vois d’un geste sec balaie l’air
me remballe aux casseroles et à la nappe
scène de chasse

#

lou reed et moi dans l’atelier chat ventre
à terre me rejoint nous dansons coney
island baby l’établi maille à partir avec
mes pieds

#

nom de dieu dix mômes au bas mot de
solides gaillards des mères de famille des
qui sauraient faire des qui me porteraient
et ce n’est que toi

#

schhhhrrrriiiitt chuchote la lame d’un geste
lent je défais l’homme gomme le travail
d’une nuit jamais d’aussi près n’avais vu
mon père au jour

#

les pères ça meurt elle secoue sa tête
comme le mauvais sort  boutons de son
tricot cassés frotte le corps de mon père et
toujours prenons le bouillon

#

ils parlent une autre langue leurs bouches
celle de mon père comme une cour d’école
un extraordinaire bazar dont j’ignore la
grammaire

#

il me regarde à quatre pattes attraper les
moutons sous le lit au fond me dit tu es ma
nègre blanche langue de travers il dérape
et sous sa haine me tais

#

un coup dans l’aile et la quatre ailes dans
le fossé à la fermeture du bar rentre à pied
sous les étoiles à me demander si une fille
peut abandonner son père

Panik
(Le Chat qui tousse, 2008)

elle avançait bleue la rivière et les
cailloux battant sa nuque soleil à tête
écrasée derrière les peupliers des heures
arrêtée elle priait bleue qu’on ne la
retrouve pas

#

on ne sait plus dans quel sens regarder
le ciel ils disent encore un peu de temps
il faut comme si le ciel pouvait surgir
de terre

#

on rentre la tête les mains les pieds on
résiste on ne voit pas où ils veulent en
venir non on ne voit pas les révoltes
qui tournent court toujours on se tait
qu’ils ne nous entendent pas à peine
on respire qu’ils ne nous voient pas
vivre surtout qu’ils nous oublient

 

Sous le ciel de nous
(Contre-allées, 2007)

raymond carver
et ses chevaux blancs
dans un jardin (dingue)
eureka californie
à trop de chagrin s’inventer
d’autres vies
juin tu ne vois donc pas la neige (hein)
bleue dans notre jardin

#

c’est dimanche si on allait
l’été lent mou
l’air fatigué tout autour
sortir les chiens
à la taille les roseaux
loin s’enfoncer
que le bruit des fils électriques
à la corde sous le vent
siffle siffler
malgré
ne pas se lasser les oiseaux

#

au vert fondre
une autre dépression
comme une usure aux coudes
revenue
sous les arbres campagne
tu te figures
que longtemps encore
je tiendrai
(col roulé corps plein de laine
cheveux de bataille cernes
cendrier plein)
et je tiens
(ce matin encore lumières rousses
sous peupliers saules s’enfoncer molle
dans les champs)

 

Prendre les oiseaux par les cornes
(Le Chat qui tousse, 2010)

A la radio on m’apprend que je suis pauvre. Je
vis en dessous du seuil de pauvreté. Je bois un
thé vert Gunpowder. Je suis assise dans le soleil
dans la maison. Dans un rond. Un merle soulève
des feuilles avec son bec. Tout à l’heure j’irai
dans le jardin arracher quelques carottes. En
attendant j’ouvre un livre. En attendant je ne me
suis jamais sentie pauvre.

#

Je fais nager mes pieds dans l’eau de la bassine
chauffée au soleil. Je ferme les yeux. Je vois
orange. Je mollis avec mes pieds. J’ai derrière la
tête rien.

#

Aujourd’hui je n’ai pas lu je n’ai pas écrit je n’ai
pas cuisiné je n’ai pas écouté de musique. J’ai
regardé l’été se fondre entre les herbes. Je n’ai
pas vu le temps passer.

#

Je m’assois à la terrasse de la Poule Noire. Je
regarde les filles dans la rue. Je regarde leurs
coudes leurs cils leurs mains leurs poignets
leurs cous leurs tissus. Je n’aime pas les garçons.

#

Ils disent que je suis éloignée de l’emploi. J’entre
dans une case. Que je dois penser à un reclassement.
Je me transforme en croix cochées sur une
feuille verte en double exemplaire. Je ne signe pas.
Je m’éloigne définitivement. Je déserte. Je prends
le maquis.

 

On est les gens
(Cahier n°38 de l’Anthologie permanente
de la Maison de Poésie de Haute-Normandie, 2009)

on se rend
au centre commercial on
achète des yaourts en
promotion une boule de pain
tranchée
un poulet premier prix
quarante-et-un jours des
frites surgelées pré-cuites des tomates
calibrées trois paires de
chaussettes pour le prix de deux
un paquet de chewing-gum
familial
on fait la queue un caddie dans
les reins un écran des images
au-dessus de la caisse
ça défile on n’a rien d’autre à
faire on pose on sourit on range on
paie on en a marre
non pas de monnaie on fait un
tour dans la galerie marchande
on n’a envie de
rien on respire mal
de toute façon on n’a pas
l’argent
on achète un ticket perdant
au bureau de tabac et les
programmes télé
on voudrait bien faire
autrement mais
on est les gens

#

on attend la pluie et
quand elle
tombe
on ne rentre pas on ne
sait pas danser
mais on danserait bien en
vérité on ne sait pas
grand chose sur grand chose
juste qu’on voudrait
bien danser sous la pluie
parce qu’on aime la
pluie
qu’on aime rentrer le
corps transi se
réchauffer
le feu sous la bouilloire
puis regarder de l’intérieur
l’eau glisser
sur les carreaux
deux ou trois trucs
que l’on sait sur soi après
toutes ces années
ces petites choses qui nous
disent qu’on
n’a pas encore touché le fond

 

Se recoudre à la terre (avec neige)
(Contre-allées, coll. Lampe de poche, 2011)

sur le perron
la neige et le ciel rose
on commence des phrases
qu’on ne finit pas
juste
qu’il fait un froid de loup
et dans le champ en
face des hommes fusils
à la main
est-ce qu’il va finir par
neiger
(à l’intérieur de la maison
d’autres voix sourdes)
il faudrait rentrer mais nos
yeux
ne se détachent pas
des fusils
pointés vers le ciel

#

on pose les mains à
plat sur la neige la
terre (mélangées)
(comme ça)
(cette idée de faire
entrer la terre
dans le corps)
vérifier que tout
brûle
sous la neige

#

on écoute la guerre

on reprend du pain on
à peine sur le bord
du tabouret on ne
parle plus on
regarde le jardin on remarque
l’eau glacée on se décide on
va casser la glace pour
les oiseaux on
revient s’asseoir on regarde
les oiseaux prendre bain boire
on fait ce qu’on peut on

écoute la guerre

#

on appuie le dos contre la barrière en
bois craque un peu
on regarde autour de soi
mais on ne sait pas ce qu’on
regarde
on reste pétrifié
(sous le soleil)
il y a d’autres maisons d’autres
corps des arbres
(nus)
l’odeur de la neige
presque rien
on ne se sent plus
autant en vie

#

on n’ouvre pas le journal ni
les lettres de rappel ça
reste plié sur la table
de la cuisine
sous des tracts publicitaires
on grille quelques
cigarettes on ne
fait rien
les yeux sur des noeuds
on écoute
le bois
travailler
on sent le poids de
la neige sur le toit

#

on ne rentre pas tout de
suite on lance la fumée
de cigarette
sur la lune les étoiles
les satellites
ça ne disparaît pas
on finit par s’allonger dans
l’herbe mouillée
(la neige) on
ne sait pas ce qui nous
retient à cet endroit
le sentiment comme un
effondrement

#

on n’en fait rien de
la neige
(toute l’épaisseur de
ce monde dans une fenêtre)
tout juste se demande-t-on
comment ce sera une fois
que tout aura fondu
si la vie sera la
même
et si c’est bien la neige
qui bloque les siens
dans le
silence

#

on lève fiers les bras
(sans fermer les poings)
le mètre de
neige à la taille
on se signale
(en vie)
au paysage

on se recoud à la terre
(avec neige)

#

on tourne le dos
à la porte mais
on sait
ceux qui entrent
(et le froid chaque fois)
le sol que l’on tape du pied
c’est lourd un
homme (avec neige)
et puis
le cliquetis des bracelets
de la serveuse
comme si
elle faisait monter les prés
les rivières
jusqu’à nous

 

moujik moujik
(Les Etats-Civils, 2010)

cheyenne,

j’ai
un cheveu sur la lan
gue et un chien
tous les trois on habite
dans le
Bois
dedans
des murs en plas
tique ça claque
l’hiver le vent la nei
ge
on s’accroche aux po
teaux de fer aux clous
aux noeuds des
bois
j’use mes bras à que
ça s’envole pas de
bout

#

andrewjz,

c’est for
cé on oublie
les mots
ça se mélange
les langues
je parle dans le vent
je don
ne
plus
de nouvelles
au pays
c’est comme si j’é
tais mort
mes mains ne ser
vent plus à rien
à personne
c’est mort
c’est du petit
bois bon
à mettre au feu

#

bâche,

je fouette l’air quand il
fait vent je ranime
les lieux
je bleu je
plastique le pays
age
ça me soulè
ve le coeur
de voir des hom
mes prendre racine

finissent par
ne plus voir que
c’est moi
leur toit
je claque a
lors plus
fort plus haut
je re
mue le ciel
ne sent
rien

#

monique,

j’ai perdu le nord
dingue
j’ai pas te
nu la route
je suis tombée

comme une pomme
de pin
j’attaque mon troi
sième
hiver m’attaque
je me ivre j’ai
le corps plein
et dessus
les hommes des
fois
ce qu’il faut pren
dre de soi
sur soi
mais à force
tout s’en va
de moi

#

Dans le banc il y a mon corps
La forme que prennent les choses
Avec le temps
On ne s’y attendait pas

#

Je regarde mes mains
Est-ce qu’il y a un homme dessous

#

Je voudrais être demain
Je voudrais toujours être demain
Et puis hier avant-hier
Le jour où j’ai appris à pêcher
avec mon père
Je voudrais être l’année dernière
Ou l’année prochaine
Le soir où j’ai serré cette fille
dans mes bras
Assis dans l’herbe près du pont
Je voudrais être un autre jour
Celui où j’ai plongé pour la première fois
dans la rivière sous les hourrah
de mon frère
Je ne veux jamais être aujourd’hui
Ce moment

Notown
(Les Etats-Civils, 2013)

les gens sont chez eux
ils sont en colère
mais ils sont chez eux
nous ne savons pas
ce qui va se passer
quand ils sortiront

#

à quel moment tout ça nous a échappé

#

il y a des zones vides partout
des trous dans la ville

#

l’impuissance de ces hommes
(les épaules disent ça)
regardant les bulldozers
avaler les maisons

#

partir pour aller où il n’y a nulle part où aller

#

tu fais quoi
(elle dans son peignoir)
(le petit matin)
rien
(lui assis sur le marchepied du mobile home
une couverture vaguement mise sur le dos)
je regarde le soleil se lever
ce n’est pas rien elle dit
et elle la main sur son épaule
c’est comme si elle le soulevait de terre
comme s’il n’allait pas rester là
toute la journée
à attendre qu’elle rentre
(les mégots qu’il ne ramasse plus)

#

dans certains quartiers de Detroit
on dirait qu’un ouragan vient de passer
détruisant tout sur son passage
sauf que ce désastre-là est économique

#

ses cheveux qui s’envolent
elle les plaque contre ses joues ses oreilles
elle les retient à peine
(elle ne retient rien)
ses cheveux roux qui prennent feu
(sous le soleil)
elle s’attarde sur le bord de la route
avant de rentrer dans
ce qu’elle n’arrive pas à appeler chez elle

#

la longue file des gens gens gens
devant les bureaux de l’emploi

#

nous avons été liquidés

#

ma maison vaut cinquante dollars maintenant
vous pouvez même vous offrir un quartier
pour cinq mille dollars

#

je ne comprends pas pourquoi
ça ne marche pas dans notre pays

#

ses pas dans la boue
(entre les mobile homes)
ne font pas de bruit
(des hommes comme neige)
et puis les grands arbres
des sortes de pins (elle croit)
l’eau en contrebas la boue
(encore)
la route pas très loin
elle se dit (ça a quelque chose)
ça a quelque chose d’affreusement beau

 

Carnet d’au bord
(Editions Potentille, 2013)

Eté 2011

Juin,

Je n’écris plus.
Je n’écris pas depuis un an.
Plus rien ne me traverse. Je suis vide. Je sonne creux.

Je voudrais être toutes les autres vies. Celles qui sont en vie.

Je marche des heures.
Je me nourris de terre, d’écorces, d’eau boueuse, de ciel gris.

Un jour on n’écrit plus. On ne sait pourquoi.
Quand c’était exercice journalier depuis plus de vingt ans.
Ce qui a tenu, tissé, raccommodé ma vie d’un coup se découd.

La perte d’un soi ou la perte de soi.

Il pleut, le vent, la solitude espérée.

Je m’arrache au quotidien pour me mettre à la table.
Rien ne vient, là, sous l’à peine lumière du jour.
Ici n’est même pas un été.
Tout va de travers.

Je me règle sur le peuplier ondule. Brise.

Ma main droite est prisonnière d’une attelle.
Lorsque j’écris, je ne reconnais pas mon écriture. Ma main me
devient étrangère.
Je ne sais qui de moi ou d’elle trahit.

Des chiens aboient.
Le brouillard ne se lève pas. J’entends les aiguilles d’un réveil.
Rien ne se passe.
Rien ne vient.

Je me lie à la pierre.

Pas même quelques mots pour me secourir.

Les yeux dedans éteints.

L’étang.
Le héron.
Le silence.
L’étang.
Au bord.
Les barques.
L’étang.

Juillet,

Fissure.

Août,

Je m’enfuis de la campagne et regagne la ville.
Vingt-trois mètres carrés.
Je perds mes arbres, mes bois, mes chemins, mes prés. Mais ici
j’ai leur souvenir.

Par la fenêtre. Des martinets voltigent.
Ciel presque noir.
Les oiseaux ne plient pas.

Ici il ne manque rien.
J’ai juste assez de bruit pour entendre la vie tout autour de moi.

Des livres de poésie sur la petite table. J’avale un thé et des mots.
Je vis avec cette journée des jours et des jours et des jours.

J’oublie les clés du studio et me retrouve enfermée dehors. D’où
vient que je ne puisse recouvrer mon intérieur.

Le brutal été.

Et le soir le ciel rouge mâché jusqu’au sang.

Je lis dehors, pieds nus dans l’herbe.
Je soulève les mots comme des pierres.
Je me cherche.

Les bras nus des gens.
Je me boucle à double tour.

J’écoute Neil Young, des mésanges et une corneille.

Rien ne me faisait peur. J’avais l’écriture.
Je suis sans voix.

Je continue de disparaître, de me diluer.

J’installe des jardinières sur le balcon.
Je fais ma tête aller ailleurs. Je l’emmène vers des rivières et de
la terre.

J’arrache des bouts de nature à la ville.

Comme s’abîmer dans les jours.

 

DIVERS,
dans la revue Décharge, 2014

WESTERN

Presque épaule contre épaule, légèrement ivres,
mon frère et moi partageons une cigarette et
regardons le ciel. Comme une promesse tenue d’été
en été depuis l’enfance. Nous faisons des voeux à
chaque étoile filante. Je ne connais pas les voeux de
mon frère comme il ne connaît pas les miens. Nous
ne parlons pas. Nos coeurs sont des westerns. Nous
commentons juste les étoiles, la Lune, Vénus ou
Mars. Nous n’avons pas appris d’autres mots entre
nous. Il dit qu’il ne faut pas trop de mots dans la vie.
Qu’ils sont comme des lames de rasoir. Il ne lit pas
mes livres. Il les range dans la vitrine de son buffet
entre les photos de ses enfants. Il me dit ça je sais
qu’il sourit. Il doit aspirer fort sur la cigarette, ça fait
un point rouge lumineux. Mon frère est une étoile.

#

REMUEMENT

My name is trouble / My first name is a mess
(Keren Ann)

L’Anthologie personnelle de C.K Williams sur la
table de la cuisine. Achetée d’occasion. Taches de
café sur la tranche. J’ai posé le livre à l’envers, ouvert
à la page 185, Après Auschwitz. De lourds camions
dans la rue. De hauts sapins. Et juste un tout petit
nuage blanc dans le ciel. J’essaie de me souvenir du
poème. De n’en retenir que l’effet. Il évoque cette
femme Masha, racontée par Primo Levi. Cette femme
revient vivante jusqu’à moi par le miracle d’un poème.
Les vitres vibrent à cause des camions. Le nuage a
changé de place. Et par Masha, je pense à ma grand-
mère. Ma grand-mère s’appelait Anna. Quelques mois
avant sa mort elle ne voulait plus qu’on l’appelle
Anna. Elle a choisi un autre prénom. Anna a disparu
avant elle. Et toute son histoire dont elle n’a jamais
rien dit. Combien sont morts plusieurs fois. Les
arbres. Le nuage. Ca reste. Depuis Masha, l’écho de
ma grand-mère jusqu’à moi. Je ne parviens pas à
refermer le livre ouvert toujours sur le même poème,
et ce lieu, cet autre endroit qui désormais / sera
partout sur terre / l’autre endroit / à partir duquel
chacun se trouve.

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