Archives mensuelles : août 2016

Témoin

témoin

 

C’est une drôle de chose l’écriture. Quand je lis Testimony de Charles Reznikoff, je sais. Je sais que c’est là que je veux aller. Je veux tenter l’expérience du poète américain mais pas à partir d’archives. Je veux me rendre dans un tribunal. Je veux assister à des procès. Je veux frotter l’écriture à cette réalité. Je veux capter des paroles, travailler des voix, des histoires. Je veux comprendre ce que disent ces procès de notre société. J’ai entamé ce travail. J’ai suivi des procès en correctionnelle au Tribunal de Grande Instance de Nantes de septembre 2013 à janvier 2014 pour essayer d’approcher ce qui se cache derrière les violences, les faits divers.  A ce travail, d’autres fils se sont mêlés, inattendus, personnels, ceux d’un père en marge, dont la vie chaotique a trouvé des échos dans celles des prévenus, au fur et à mesure des procès. Et si c’était là l’objet de toute cette démarche initiale ? Tenter de comprendre un père impossible en me faisant témoin d’autres vies, essayer de faire se manifester une vérité parmi d’autres possibles ?

 

Extraits :

 

La longue peine (1)

Mon père est mort mais ne le sait pas. Il est assis sur un banc de la Chambre d’audience numéro trois, cheveux en bataille, chemise froissée, il semble ne pas me voir, il est juste là. Il n’est pas dans le box des accusés. Il n’est pas à la barre. Il est à côté de moi. Mon père mort. Je n’ai pas assez tué mon père.

 

 

Il n’y a rien qui marche chez moi

Il a frappé. Fort. Des coups de poing sur deux surveillants. Il a laissé sortir les autres détenus. Et quand on est venu le chercher il a frappé. Au visage. Il ne sait pas pourquoi. Il a eu une nuit agitée. Il ne sait pas pourquoi. Il a crié une bonne partie de la nuit. Il ne sait pas pourquoi. Il ne se souvient de rien. Il murmure. Il dit Je. Il se tait. Puis. J’ai pété un plomb. J’ai frappé. Mais je sais pas pourquoi monsieur. Je. Il dit. C’est inqualifiable. Cela ne me plaît pas. Je m’excuse. Chaque jour est un problème en détention monsieur. À force d’être enfermé. On sait pas bien comment agir. Comment communiquer. Monsieur. Il a vingt-quatre ans. Il est en prison depuis sa majorité. Toujours pour des violences. Onze condamnations. En six ans de prison il n’a eu aucune visite au parloir. Il reçoit un mandat de sa mère. Cent euros par mois. Je n’ai pas de projet pour ma sortie. Je n’ai pas d’avenir. Je sais pas où ça va me mener. Il n’y a rien qui marche chez moi. Monsieur. Quinze mois de prison ferme supplémentaires.

 

 

Sortie le 11 octobre 2016
aux éditions La Contre allée