Gueule de bois

IMG_8052Poème-affiche de John Giorno (exposition Palais de Tokyo, novembre 2015)

On avait décidé de se retrouver autour d’un verre. Etre ensemble pour écouter les résultats. Mais pas seulement entendre. On voulait voir leurs gueules. On voulait être sûrs de ce que l’on verrait. Et on a vu. Et on n’a pas été surpris. On a mesuré l’époque que nous étions en train de vivre et celle que nous avons vécue ensemble. On se souvenait d’avoir chanté à vingt ans La jeunesse emmerde le Front National des Bérurier Noir. A cette époque, ils n’étaient pas aussi nombreux à voter pour l’extrême droite et pourtant nous étions nombreux à mener le combat contre eux. Avec une belle énergie. Pourtant. On a fini par s’habituer. On a fini par trouver leurs propos banals. On se souvient aussi d’avoir entendu des proches déraper, et de plus en plus souvent, et de plus en plus ouvertement. Combien de ceux qui ont chanté sur les Bérurier ont voté FN aujourd’hui ? Combien d’entre nous, de cette jeunesse là ? Est-ce que c’est possible ?

On a mis bout à bout nos déceptions notre effarement nos combats. On a revu ce qu’on a fait, ce qu’on n’a pas fait, ce qu’on a manqué. On a conclu qu’on avait molli, qu’on avait cédé du terrain tout simplement. On a bu. On a débattu. On s’est engueulés. On montait le son de la télé parfois. On n’en revenait pas, tout de même, d’en être là. Et puis leurs gueules. Leurs sourires. Leur triomphe devant les caméras. On se souvenait d’une époque où pas un meeting du FN ne se passait sous bonne escorte, sous les huées des manifestants. On se souvenait, comme d’anciens combattants, d’avoir été poursuivis à coups de matraque par le service d’ordre musclé du FN. Ces mêmes gens aux mêmes idées – il ne faut pas se leurrer, se dédiaboliser ne veut pas dire se renier, c’est juste se rendre présentable – ces mêmes gens donc, étaient en train de parader sur les petits écrans. Le dégoût. Et je ne saurais dire quoi. De la déception. Du désenchantement. Une profonde tristesse.

Je suis allée sur le balcon rejoindre un groupe de personnes que je ne connaissais pas. Une fille avait les ongles peints en bleu, blanc et rouge. J’ai trouvé ça nul, je le lui ai dit parce que j’avais un peu bu. D’ordinaire, je me tais, mais là, j’avais envie de l’ouvrir, j’avais envie de lui dire comme ça me sortait par les yeux ces trucs d’identité nationale, de vouloir reprendre à l’extrême droite les symboles comme la Marseillaise ou le drapeau, alors que j’ai envie que ces salauds gardent tout ça pour eux, leur repli, leurs crispations, leurs peurs, leur haine.

Deux copines sont reparties en disant qu’elles allaient passer le reste de la nuit à faire l’amour, parce qu’il ne restait que ça dans tout ce merdier. On s’est marré et puis on a regardé le fond de nos verres. La plupart d’entre nous avons échoué là aussi, nous étions seuls ou mal accompagnés et on ne rentrerait pas tout de suite et le merdier a fini par vraiment peser. Et puis on a éteint la télé et on a mis de la musique. Et puis quelqu’un a dit que vieux ou jeunes on emmerde toujours le Front National, que ça ne mène pas loin de le dire, mais que ça fait du bien de le crier. Alors nous avons crié. On emmerde toujours le Front National. Nous restons des têtes de bois.

 

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