Archives mensuelles : novembre 2015

Cha-cha-cha

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Pour des raisons de sécurité, Fantômette a souhaité apparaître masquée

Et bien dansons maintenant. Puisqu’ils n’aiment pas non plus la danse. Puisqu’il faut bien mettre un pied devant l’autre. Et comme les chats belges sortent leurs griffes sur les réseaux sociaux, bondissons sur l’occasion de saluer les chats. Mercredi 25 novembre, à 20h30, à la salle d’animation de l’Espace culturel, le Centre Poétique de Rochefort sur Loire propose une carte blanche aux Editions du Chat qui Tousse. Je ferai une lecture croisée avec les poètes et potes Thierry Le Pennec et Franck Cottet (par ailleurs éditeur du Chat). Et nous lirons aussi une partie de la portée du Chat qui Tousse. Plus jamais chat.

Quand vous traverserez / la Belgique /et que vous verrez écrit / sur le bord de la route / « grenailles errantes » / au lieu de « gravillons » / vous comprendrez vite / que vous êtes arrivés / en terre de poésie    (Jean-Claude Touzeil, Des choses qui arrivent, Ed. Le Chat qui Tousse, 2014)

 

K.O

« La lettre » Jacob LAWRENCE, Whitney Museum, NYC, juillet 2015

Nous continuerons à chanter, à danser, à baiser, à aimer, à rire, si ça nous chante, à hurler bêtement à un match de foot, à débattre sans fin du monde à une terrasse de café, à vibrer avec la foule au son d’une musique rock, si ça nous chante, nous continuerons à lire, à écrire, à nous engueuler, à aimer et haïr ce pays, si ça nous chante, nous continuerons à ne pas avoir la foi, à manifester, à chérir la liberté, à nous saouler de vin, de mots et de musique, si ça nous chante, nous continuerons à brûler des pneus, à protester, si ça nous chante, nous continuerons à aimer nos révolutions de 1789 à 1968 en passant par la Commune,  nous continuerons à baiser sans aimer, si ça nous chante, à aimer des filles si on est fille, à aimer des garçons si on est garçon, à aimer les deux, à deux ou à trois, si ça nous chante, nous continuerons à dresser des barricades sur les routes de France, à bloquer le pays, si ça nous chante, nous continuerons de lire Rabelais, Rousseau, Voltaire, Victor Hugo, Albert Camus, Simone de Beauvoir, nous continuerons de blasphémer, de caricaturer, si ça nous chante, nous continuerons à nous demander quoi faire de notre liberté, à débattre de la démocratie et de l’autogestion, nous continuerons à vivre sous les Lumières, si ça nous chante, je continuerai à ne pas vous appeler barbares mais assassins, je continuerai à penser que vous êtes des hommes, si ça me tue quand même, je continuerai à ouvrir des livres pour comprendre comment nous avons pu en arriver là, je continuerai à ne pas hisser les couleurs du drapeau français comme je continuerai à ne pas chanter la Marseillaise ni à aimer le mot patrie, mais je continuerai à aimer là d’où je viens, là où je vis, ce foutu pays mal fichu, comme je continuerai à ne pas laisser mon pays à l’extrême-droite,  je continuerai à penser que votre truc n’a rien à voir avec la religion mais avec du fascisme, nous continuerons sans doute à être tués à des terrasses de café, dans des salles de concert, des stades de foot, des rues de Paris, des avions, des centres commerciaux, des trains, des musées, sans doute, mais nous continuerons à vivre, que ce soit à Paris, Ankara, Beyrouth, vous pouvez continuer à nous tuer, nous ne sommes pas morts même pas morts.

 

 

Dans la bibliothèque, je retrouve ceci. Bien sûr, il ne s’agit pas de comparer ce qui n’est pas comparable. Mais ce qu’écrit là Primo Levi sonne étonnamment  juste, et il est remarquable qu’un homme ayant vécu ce qu’il a vécu, replace la pensée, la réflexion, au milieu du chaos, de l’impensable. Une leçon :

« Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c’est presque justifier. (..) Mais dans la haine nazie, il n’y a rien de rationnel : c’est une haine qui n’est pas en nous, qui est étrangère à l’homme, c’est un fruit vénéneux issu de la funeste souche du fascisme (..). Nous ne pouvons pas la comprendre; mais nous pouvons et nous devons comprendre d’où elle est issue, et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent être à nouveau être déviées et obscurcies : les nôtres aussi. C’est pourquoi nous avons le devoir de méditer sur ce qui s’est produit.

(..)

Il faut rappeler que ces fidèles, et parmi eux les exécuteurs zélés d’ordres inhumains, n’étaient pas des bourreaux-nés, ce n’étaient pas -sauf rares exceptions-des monstres, c’étaient des hommes quelconques. Les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux; ceux qui sont dangereux, ce sont les hommes ordinaires (..) »

Primo LEVI, appendice à  Si c’est un homme (Julliard, 1987)

En marchant vers la Bibliothèque de New-York, juillet 2015
En marchant vers la Bibliothèque de New-York, juillet 2015

Les Feux *

Libraryland, de "What we talk about", Raymond Carver
Crédit : Libraryland, de « What we talk about », Raymond Carver

Le prochain poème que j’écrirai aura des bûches / en plein milieu.. Raymond Carver

Ça a fait comme un petit feu, là, au beau milieu des livres. Ça éteignait tout le reste autour. Les prix trucs et machins, les 154 584è exemplaires de, les Taspasluça etc… Quelque chose cramait mais je n’avais pas envie d’éteindre le feu. Ça a pris une telle ampleur que tout le reste a fini par se consumer. Et le feu continuait. Un petit machin, un petit brasier. Ça éclairait tous les visages penchés, toutes les mains tendues, la librairie toute entière jusqu’au trottoir dehors. Nous devenions tous brillants. Un livre quoi.  Poésie, de Raymond Carver (Editions de l’Olivier) vient de sortir en librairie. Les poèmes du poète et nouvelliste américain enfin réunis en un seul volume (je garderai quand même mes vieilles éditions de poche ou pas, écornées, notées, jaunies). C’est le 9è tome signé Raymond Carver des rééditions de chez l’Olivier, celui-là consacré à sa poésie, donc. Des traductions inédites pour « Jusqu’à la cascade », « Où l’eau s’unit avec l’eau » (une préférence quand même pour le titre de la précédente traduction « Là où les eaux se mêlent ») et une édition révisée de « La vitesse foudroyante du passé ». Le tout traduit par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses. Pas envie d’éteindre le feu de la poésie de Raymond Carver, même avec un peu de pluie.

Réveillé ce matin avec / une terrible envie de rester couché toute la journée / et de lire. Lutté pendant une minute contre cette idée. // Puis regardé la pluie par la fenêtre. / Et capitulé. Me suis livré / pieds et poings liés à cette fameuse matinée pluvieuse. // Est-ce que je revivrai ma vie à nouveau ? / Commettant les mêmes fautes impardonnables ? / Oui, pas l’ombre d’un doute. Oui.   (« Pluie », R. Carver)

* Les Feux, de Raymond Carver (Editions de l’Olivier)