Archives mensuelles : août 2015

Inukshuk

Alice se rappela qu’elle était un Pion et qu’il serait bientôt temps pour elle de se déplacer *

Coaticook, Québec
Un Inukshuk, Coaticook, Québec (pour ne pas s’égarer)

Mes souvenirs de ce voyage sont d’un flou agaçant; je crois que Cody ne se rappelle absolument rien – ni cela ni autre chose. **

Lewis Carroll, La Traversée du miroir (trad. Laurent Bury) / ** Jack Kerouac, Visions de Cody (trad. Brice Matthieussent)

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Hi, Jack (8)

De Brooklyn Heights
De Brooklyn Heights

Elles sont toujours là. Les tours. Les tours sont toujours là. On ne voit que leur absence.  « On continue de penser à avant. A tout ce qu’on imagine, parce qu’on en a tellement parlé. Un trou en béton dans le paysage, un vide en béton, comme quand on perd un membre paraît-il et qu’on le sent encore (..) », Thomas B. Reverdy L’envers du monde (Seuil, 2010). Quand il évoque « le trou en béton », c’était alors encore Ground Zero. Mais même aujourd’hui, malgré le Mémorial, malgré la One World Trade Center qui domine New-York, (plus grande tour du monde occidental, et cette appellation a quelque chose de franchement arrogant et provocateur), on voit les tours comme des tours fantômes où que l’on soit. La première (et dernière) fois que je suis allée à New-York, c’était en 2001. Six mois avant les attentats. Je suis montée dans l’une des deux tours le 12 mars, jour anniversaire de Jack K. (le mien aussi par ailleurs mais c’est plus anecdotique). J’ai gardé le ticket qui indique « Top of the world Trade Center », ticket longtemps glissé entre les pages de L’attrape-coeurs de Salinger. Forcément j’y pense. Forcément je retourne sur les lieux. A la place des deux tours géantes, donc, deux trous énormes. C’est le Mémorial : deux bassins à l’exacte place des Twin Towers, et cette eau qui se verse à l’intérieur, mais comme si cela se faisait dans le vide, puisque jamais les bassins ne se remplissent. L’eau disparaît. C’est un tombeau à ciel ouvert. Tout autour de ces bassins, les noms des victimes. Emouvant. Et malaise quand même. Des centaines de touristes. J’en fais partie. On veut voir. Vérifier peut-être ce que la presque planète entière a vu en direct sur des écrans. Ce qui a été le ground zero d’une autre période de l’Histoire et qui a ouvert ce déprimant XXIè siècle. Je me souviens de cet écrivain new-yorkais qui a témoigné peu de temps après les événements (je ne sais plus qui était cet auteur, mais ce qu’il a dit alors m’avait frappée), disant je voyais les tours de chez moi, je voyais les flammes, et pourtant j’ai allumé le poste de télévision pour vérifier que c’était bien réel. Mon malaise ira jusqu’à l’écoeurement avec cette boutique dédiée au 9/11 : on vend là des mugs, des bracelets, des tee-shirts, des casquettes en souvenir de l’événement. Business as usual. L’Amérique est comme une grande machine qui avale son Histoire au fur et à mesure, la transforme en fiction, et c’est ainsi qu’elle se bâtit sa propre légende. C’est une foutue raconteuse d’histoires. Ground Zero c’est « (..) un petit triangle des Bermudes new-yorkais, capable de subtiliser des gratte-ciel. C’est un envers. L’envers de l’attentat, l’envers du monde, de nos vies. C’est la douleur et le mal, la mort, l’absence, l’endroit où les choses que nous connaissons disparaissent en laissant une place vide qui est de la place pour des mots, pour du sens. Une fiction ». Thomas B. Reverdy, id. Juste avant de quitter Montréal pour New-York, mon hébergeur me raconte son histoire, sa version. Il est Canadien et Américain, il dit plutôt New-Yorkais qu’Américain d’ailleurs. Il a partagé sa vie pendant trente ans entre Montréal et New-York où il avait un appartement dans le Village. Il est amoureux de New-York. Au lendemain de l’attentat, il se rend en voiture à New-York pour se porter volontaire. Il a encore du mal à en parler. Il ne trouve pas les mots et se mélange entre les deux langues, c’est troublant. Arrivé sur place donc, il rejoint un groupe de volontaires et demande à un chef pompier quoi faire. Il évoque le grand casque du pompier, les cendres et la masse, l’énorme masse – ce qui reste des deux tours. Avec des gestes, il désigne un géant mort, du moins, c’est ce que j’en comprends. Pour toute réponse, le chef pompier montre un rang de pompiers assis là, attendant eux aussi des ordres. Et mon hébergeur comprend qu’il n’y a rien à faire. Pas de vie à sauver. Pas de corps à extraire. Rien. Il ne reste rien. Il a alors pris un genre de balai et il a nettoyé, balayé les cendres. Et je voyais la scène, cet homme dans les cendres. Parce qu’il fallait quand même faire quelque chose. C’est une histoire vraie, mais qui a tout d’une fiction littéraire ou cinématographique. « Les histoires de fiction surgissent toujours d’un lieu donné. Inventer, c’est fouiller dans ce qui existe, l’exhumer et construire d’une autre manière ce que l’on a trouvé. L’entrecroisement de la réalité et de la fiction. Elles sont presque toujours une seule et même chose. Elles sont soeurs jumelles dans les pages d’un roman. Elles sont un miroir qui reflète la même image sur ses deux faces (…) », Alfons Cervera Les chemins du retour (trad. G. Tyras, Editions la Contre Allée, 2015). Alors je pense à Jack K. et ses reconstructions à partir de son vécu, alors je pense à Alice et son miroir.

Mémorial du 11/9
Mémorial du 11/9

« America I’ve given you all and now I’m nothing (…)  / When will you look at yourself through the grave ? »  America in Howl, Allen Ginsberg (Christian Bourgois)

Hi, Jack, this is Alice (7)

Plafond de la librairie française, Albertine, sur la 5e avenue
Plafond de la librairie française, Albertine, sur la 5e avenue

Jack se fait des mondes de rien. Jack démultiplie tout ce qu’il voit. Jack devient grand. Jack devient petit. Jack invente des vies à partir des visages croisés. Jack transforme et se transforme. Jack ne se sent pas de limites. Ces quinze centimètres de miroir contiennent aussi les piétons, qui respectent les mêmes lois de mouvement et de reflet, mais à une distance moindre, car ils circulent plus près de la vitrine, en fait à proximité du miroir magique, et ils ne filent pas sur la chaussée que j’aperçois très loin. Alors que je surveillais ma « rampe lumineuse », une voiture est arrivée et s’est garée dans le cadre : j’aperçois un pare-chocs étincelant, flambant neuf (…) et sur les protubérances de ce pare-chocs arrondi je distingue de minuscules reflets délirants d’objets et de lumières (comme lorsque votre nez grossit à mesure que vous vous approchez de son reflet), ces images minuscules, trop petites pour que je puisse les observer en détail de l’endroit où je suis, dansent (..) alors je connais ce grand sentiment immortel et métropolitain d’appartenance à la ville que j’ai découvert (comme chacun d’entre nous) dans ma petite enfance…  Jack Kerouac Visions de Cody.

Alors Jack pense à Alice. Jack pensait perdre Alice dans la foule, mais Alice est là, dans le métro,

Affiche pour l'expo de la Morgan Library, métro
Affiche pour l’expo de la Morgan Library, métro

dans la librairie française Albertine, sur la 5e avenue, et Jack voudrait bien échapper à Alice, trouve Albertine, mais c’est Alice qui se montre.

Un "Alice" illustré par Pat Andréa, librairie Albertine
Un « Alice » illustré par Pat Andréa, librairie Albertine

Jack fuit dans la ville. Jack s’enfonce dans le parc et c’est toujours Alice.

Alice, Central Park
Alice, Central Park

Jack n’avance pas, à force Alice est devenue le double de Jack. Jack doit se réinventer. Jack pense à Neal qui est aussi Cody qui est aussi Dean. Jack doit partir.

Ce voyage en profondeur, donc, commence. Jack Kerouac

Hi, Jack (6)

Quartier DUMBO, Brooklyn
Quartier DUMBO, Brooklyn, le pont de Williamsburg

Mais nom d’un chien Jack K. ne devait jamais dormir, comment a-t-il fait pour tout arpenter, tout enregistrer, tout capter, tout ressentir, tout écrire – je ne parviens pas à écrire, je ne parviens pas à décrire tout ce que je vois ( et surtout à rendre la totalité ) – et là, maintenant, je suis sous le pont de Brooklyn, je lève la tête et je vois le ventre du pont, je mange une pizza chez Ignacius où tous les serveurs sont Mexicains, il fait une chaleur à tomber dehors, et ce pont, et forcément je pense aux affiches de films qui m’ont nourrie Manhattan de Woody Allen (un montage, comme je l’ai appris plus tard, car il était impossible d’avoir cette vue, ce banc au premier plan et le pont de Brooklyn derrière, sous cet angle-là) ou Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, New York est une fiction, je suis dans un décor de film, chaque photo est une scène, une promesse de fiction,

Une
Une « pop-up pool », à proximité de Battery Park

les flics, les scènes de la vie quotidienne, les affiches, les lumières, les buildings, les enseignes, les dinner, le métro, les taxis, les théâtres, New York est une ville de fiction, le sujet ne s’épuise jamais, mais comment la dire encore, je n’écris pas de fiction, je suis juste un papier buvard, j’imprime et j’absorbe – et sur la Brooklyn Heights Promenade, je vois passer au-dessus de moi une mouette ventre aux reflets rouges du soleil couchant, peut-être que c’est mon imagination, peut-être que c’est aussi une manière de rendre compte de la ville gigantesque, tentaculaire, par de petits riens, je touche mon crâne, cheveux presque ras, une expérience ajoutée à d’autres expériences, je traverse des villes et veux être traversée par elles, mais en vérité, je n’ai pas à vouloir, cela se passe, c’est tout, je reste sur Brooklyn, face à la Skyline, et médite le célèbre passage de Nicolas Bouvier, Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.

Vue sur Manhattan, de Brooklyn Heights
Vue sur Manhattan, de Brooklyn Heights

Hi, Jack (5)

Vue du Whitney Museum
Vue du Whitney Museum

Les faux lambris verts, puis jaunes jusqu’au plafond, se retrouvent dans les salles de lecture tictaquantes des hôtels minables comme le Skylark de Denver, où Cody et son père ont habité, où des vagabonds assis sur des chaises grinçantes, leur casquette en toile fermement vissée sur le crâne, et toujours couverte de taches de graisse sans doute récoltées dans le Montana, lisent sombrement les journaux pour bien montrer que ce soir ils ne sortent pas picoler du tord-boyaux dans une ruelle, et qu’en fait ils viennent de dîner au restaurant où les prix ridicules sont tous affichés sur les vitrines – Soupe 5c, Spaghetti italiens, 20c, Saucisse haricots, 25c (penchés au-dessus de leur assiette, ils engloutissent son contenu avec de grandes mains tristes et crasseuses, absorbés par leur tâche, vieux crânes encasquettés inclinés en une congrégation pitoyable, les dures nécessités de la vie, point de « dîner fin » ici) …… j’ai vu l’éclair de leur bouche lorsqu’ils mangeaient, telle la bouche des poètes…. Jack Kerouac Visions de Cody (trad. B. Matthieussent)
Jack dans la rue, Jack homme Blanc homme Noir, Jack du monde entier, Jack homme contrastes, homme street art and street body, homme dans la rue, homme épuisé dans le métro, homme criant Jesus lève bras au ciel danse dans des baskets rouges, homme en chemise dans un pub avec d’autres hommes chemises – petites grappes d’hommes debout femmes assises au comptoir une petite heure avant de rentrer home – homme dans voiture déglinguée – homme si gros qu’il peut à peine tourner le volant dans le virage au carrefour lenteur et klaxons – homme tee-shirt des Mets, hommes qui fondent – hommes des chantiers hommes des bureaux dans leurs uniformes d’hommes travaillent sous la chaleur accablante – homme rouge aux lèvres qui descend Broadway, homme qui peint des hommes sur des trottoirs, homme sur le pouce au déjeuner debout hot-dogs, homme en trompette et contrebasse dans le subway, hommes dans les trucks les voitures les taxis – homme coursier à bicyclette deux énormes cartons sur le dos, homme casquette Jesus is my boss, homme aspirant cigarette au bas des buildings de Manhattan avant d’être aspirés par les étages, hommes vieux très vieux au travail, hommes de Nan Goldin (Whitney Museum) photographiés New-York années 80 Downtown (presque tous morts) à la fin hommes tombes, Jack est un peu tous ceux-là à la fois, mais pas tout à fait, il se souvient aussi d’avoir été juste cet homme qui ne prend pas part à tout ce monde, homme fumant à regarder les lumières de Times Square ou les écureuils de Central Park.
On ne fait que filer vers la tombe, le visage ne recouvre le crâne qu’un temps. Etirez donc ce couvercle crânien, et souriez. Jack Kerouac (id.)

Les piétons, George Segal (Whitney Museum)
Les piétons, George Segal (Whitney Museum)

Hi, Jack (4)

Times Square, juillet 2015, "Je suis seul et perdu dans ce décor, bonsoir", Jack Kerouac, "Visions de Cody"
Times Square, juillet 2015, « Je suis seul et perdu dans ce décor, bonsoir », Jack Kerouac

« (..) je me balade vêtu comme un clochard à la dégaine miteuse, je n’ai pas de Fishkin pour m’accompagner, à moins que je ne sois ivre, et je passe le plus clair de mon temps à regarder les lumières frénétiques de Times Square (l’énorme publicité pour Quo Vadis qui en ce moment monte presque jusqu’au toit de l’hôtel Astor, une femme bleu ciel ligotée à un poteau plus grand qu’elle, avec des ampoules et des néons bleu ciel figurant une Rome constituée d’immeubles XVIIIe siècle de Pittsburgh, dans le style géorgien, et puis des parthénons grecs, MGM présente en néons blancs, suivis d’un énorme QUO VADIS illuminé, d’abord quelques ampoules, puis toute la rampe, puis des clignotements, puis des éclairs, puis un orgasme de lumières-clignotements-éclairs, comme si tout le panneau publicitaire jouissait), le tout plus énorme que le DIX GRANDS HOMMES voisin, qui était le plus impressionnant que j’aie jamais vu avant l’apparition de QUO VADIS, je suis seul et perdu dans ce décor, bonsoir ».   Jack KEROUAC, « Visions de Cody ».