Archives mensuelles : juin 2015

Je ne fais rien,

Quelque part sur le Mont-Royal
Quelque part sur le Mont-Royal

j’absorbe. Faire une ville, faire un pays. Faire pour ne rien manquer. Faire pour ne pas rater son séjour. L’enfer du faire. Je suis à un café dans mon quartier. Et je ne fais rien. Je bois juste un café. Que je prends large pour ne rien faire plus longtemps. Il faudrait. Il faudrait faire ou refaire le Mont-Royal, l’arboretum du cimetière Mont-Royal, le canal Lachine ( la vendeuse du magasin de mode en face, rouge, s’assoit plein soleil et mange un sandwich, elle brille, une vieille R5 orange passe, explosion). Il faudrait faire ou refaire un concert de jazz, le quartier Hochelaga, un film au cinéma Excentris, le Marché des Possibles ( les nids de poule sur l’avenue, siouplaît siouplaît zauriez pas vingt-cinq sous répété à l’envi par le vieux monsieur assis contre un poteau de lumières – les feux-, un couple de garçons, une façade d’immeuble effondrée – le deuxième de ce block- éboulis sur le trottoir ). Il faudrait faire ou refaire les bords du fleuve Saint-Laurent, le Musée des Beaux-Arts, le MAC, Mile-End, la Bibliothèque Nationale, toutes les lignes du métro (le raimbow flag, la file des gens devant le dernier endroit à la mode, à côté de moi un garçon qui lit « Les Séquestrés d’Altona » de Sartre, le son de la musique qui monte au fur et à mesure de la matinée, une femme qui peint ses ongles en bleu ciel, une fille qui marche et qui lit « Letters to Anaïs Nin » sans doute Henry Miller, les bip des camions qui reculent, les cônes orange, les hommes jaune fluo). Il faudrait faire ou refaire le Village, le Centre commémoratif de l’Holocauste, les fresques murales Inuit, la Médiathèque poétique et littéraire Gaëtan Dostie, les bancs, les ruelles, les parcs, les .. (un tas de vêtements en bouchon devant une fenêtre, une ambulance jaune, le Point G qui vend des macarons, le magasin Jean Coutu où l’on trouve de tout même un ami, des filles qui s’embrassent, le Second Cup, les ordinateurs portables ouverts partout sur les tables, les conversations en anglais ou en français québécois ou les deux à la fois). Tentative d’épuisement d’un lieu à la Perec. Ou tentative de mon propre épuisement. Je ne fais rien, j’absorbe, je ralentis, j’essore les gens, le lieu, je parle plusieurs langues, je suis tous les gens. Je transforme, je fée.

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Je suis moi (et je suis toi) *

Fête Nationale du Québec, 2015, rue Saint-Denis
Fête Nationale du Québec, 2015, rue Saint-Denis

J’tu Français, Yankee ou Anglais? / (..) J’sais plus comment m’appelle / J’sais plus comment me nomme! / Faut qu’j’accepte d’être tout à la fois / C’est ça qu’suis quand je suis moi (« Je suis moi » d’Yvon Deschamps).

La terre est bleue comme le ciel est bleu ciel est les gens bleus. Et de toutes les couleurs, et de toutes les cultures, les drapeaux se mélangent dans le défilé, on est tout à la fois, quand on est québécois, et le monde n’est pas rose ni bleu, mais l’on veut bien croire qu’un défilé national peut être pacifique et l’on échangerait bien son 14 juillet et son foutu défilé militaire contre ce défilé des communautés de toutes origines, le Québec comme un éternel patchwork-in-progress.

* titre tiré du slam de Boucar Diouf, reprenant Yvon Deschamps, slamé place des Arts, à la Saint-Jean, veille de la Fête Nat’

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J’ai douze ans

Fresque Beau Dommage (pochette premier album) inaugurée le 22 juin 2015, ruelle Saint-Vallier
Fresque Beau Dommage (pochette premier album) inaugurée le 22 juin 2015, ruelle Saint-Vallier

J’ai dix ans. Je porte des pantalons pattes d’eph’ écossais, des sous-pulls et j’ai une coupe de cheveux à la Stone (je ne sais toujours pas si c’était en référence aux Rolling Stones ou à Stone et Charden…). Je ne ressemble à rien. Beau Dommage, le groupe québécois à la mode, vient de se séparer pour la première fois (pas la dernière). Je découvre alors ce groupe étrange avec cet accent exotique. Il ne me fait pas danser devant le miroir de ma chambre. Il me fait écrire parmi d’autres chanteurs. J’entends une langue qui me parle. Mais je ne sais pas de quoi.

J’ai douze ans. Je rentre au collège. J’ai le même cartable (vert reinette) qu’en primaire. Ma mère s’acharne à m’habiller avec les fringues de mon frère et de ma soeur aînés qui ont dix ans de plus que moi. Je ne ressemble  décidément pas à grande-chose. Mais j’ai des chaussures Adidas et je passe mon temps à écouter de la musique. J’écoute toujours Beau Dommage et je découvre les Clash. Les premiers me font comprendre que je ne suis pas obligée de comprendre les textes. La preuve, j’écoute aussi Charlebois qui peut chanter en joual. Les seconds donnent du rythme aux textes que j’écris.

J’ai quatorze ans. J’ai un sac kaki U.S percé d’épingles à nourrice. Je raccourcis et rétrécis les pantalons pattes d’eph’ dont je continue d’hériter. J’essaie de ressembler à quelque chose. Je passe de l’autre côté de la radio. J’anime une émission musicale. Des trucs anglo-saxons dont les Clash bien sûr, et pas mal de chanson française dont Beau Dommage. J’écoute aussi de la musique disco en cachette. Je ne me sens aucune frontière.

Aujourd’hui. J’ai quelques décennies de plus. Je suis à Montréal. J’assiste à l’inauguration d’une fresque au 6760 de la ruelle Saint-Vallier, quartier Rosemont-Petite Patrie. C’est la pochette géante du premier album de Beau Dommage, 1974. Les sept membres du groupe sont là. C’est bô dommage, ils ne chantent pas. Un autre groupe s’en charge, la foule avec. J’ai douze ans et un coeur de midinette et j’essaie toujours de faire que ma vie ressemble à quelque chose. Je fais tourner des ballons sur mon nez.

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Je vis sur Mars

Fontaine du Monument à Maisonneuve, place d'Armes (Vieux-Montréal)
Fontaine du Monument à Maisonneuve, place d’Armes (Vieux-Montréal)

Je me mets au vert à Montréal et Montréal s’avère être une ville verte. On adopte l’arbre en bas de chez soi. On enroule ses balcons de plantes. On croirait entrer dans un bois quand c’est une ruelle. On roule par centaines à vélo sur les boulevards. On court. On marche. On court vite dans la rue les parcs mais on marche lentement dans le métro. Les piétons sont prioritaires sur les voitures. On respecte une file d’attente pour monter dans un bus. Toutes les minorités s’affichent et tout le monde s’en fout et  les minorités ne paraissent plus si minoritaires et mon pays se fait vieux. Je vis sur Mars. D’une rue à l’autre, on croise une église de Scientologie, les Adorateurs de Jésus, des Evangélistes, des Juifs Hassidiques, des adeptes de Krishna, et tout ça cohabite, et tout le monde s’en fout, mon pays se fait vieux. Dans le métro, des affiches s’adressent aux nouveaux immigrants pour les aider à trouver un logement, un emploi, une formation, je dois être sur Mars. Les librairies et les bibliothèques sont ouvertes le dimanche. On peut manger végétarien n’importe où sans que l’on vous prenne pour une… extraterrestre. Je me perds, je demande mon chemin à une chauffeur de bus (ici on écrirait chauffeure) qui m’invite à monter et à me déposer jusqu’à ma destination. Je mange avec des écureuils dans un parc. Je regarde un match de football (c’est la Coupe du Monde de soccer féminin au Canada NDLR) et ça, c’est un signe : je suis décidément sur Mars. Et puis. Et puis ce matin, à quelques rues de mon logement, on déroule un bandeau orange indiquant « info crime ». Des flics. Une scène de crime. Ou de cambriolage. Je redescends sur terre mais remarque que la Science-Fiction se marie bien avec le Polar.

Je ne tiens pas mes promesses

Desrosiers, couverture des Editions L'Oie de Cravan
Desrosiers, couverture des Editions L’Oie de Cravan

(Geneviève Desrosiers, au coin des rues Saint-Denis et Duluth, Montréal, 1991, photo Julie Desrosiers)

Je m’étais dit. Je vais là. Je ne m’arrête pas. Je m’étais dit je vais là je ne m’arrête pas mais. Mais. C’était sans compter Le Port de Tête. Je m’étais dit Je vais au Mont-Royal Je vais marcher Je vais avaler du vert et de l’ombre Je ne m’arrête pas. Raté. Je ne tiens pas mes promesses. La faute au Port de Tête. Une librairie avenue de Mont-Royal et là http://leportdetete.blogspot.ca/ .

Une mine. Que dis-je. Une source. Il y a là un rayon poésie presque aussi important que le rayon des romans et des essais. Des revues engagées. Bref. Je ne tiens pas mes promesses. Je feuillette. Je fouine. Je fonds. Je trouve. Pattie O’Green « Mettre la hache » (éditions Remue-Ménage, 2015). Geneviève Desrosiers « Nombreux seront nos ennemis » (L’Oie de Cravan, 2011, 3e édition). Deux pépites. Le libraire me dit que « Nombreux… » est leur best-seller. Que même leur librairie est la meilleure vendeuse de poésie du Québec. Peut-être même du Canada. Le libraire sourit murmure Peut-être même du monde. Le rayon est tel, on n’en doute pas. On sourit et on file. Avant de franchir la porte il m’interpelle, me demande Pourquoi ces choix, et je lui dis La langue. J’ai pensé la « fuckin’ langue » de ces deux-là. Il a encore souri et m’a tendu une petite carte de réduction. Il a dû lire sur ma tête et mon port que je reviendrais au Port de Tête. Je me suis installée dans un café face à une station-service Petro-Canada, au pied du Mont-Royal. Je ne tiens pas mes promesses. Au croisement, de gros trucks dégainent leurs nez, des bus s’arrêtent, rien ne s’arrête, tout va très vite. Une fille aux cheveux jaunes, vraiment jaunes, comme la couverture du livre de Pattie O’Green posé devant moi, attend le bus. Je regarde passer les innombrables bras tatoués, je regarde les bras tatoués des filles, je regarde les filles passer. Quelqu’un commande une soupe dans mon dos, clim’ à fond, j’ouvre le livre de Geneviève Desrosiers. Une cinquantaine de pages. Des poèmes, des fragments de lettres. Un petit livre culte publié à titre posthume en 1999. La poète est morte à 26 ans en 1996. Sa poésie a survécu, sa fuckin’ langue. Je dévore. Je murmure pour moi les poèmes. J’essaie de trouver le rythme. Fuckin’ poète. C’est brut. C’est vif. Enfin je tiens ma promesse. Je monte le Mont les mots des poèmes martelant mes pas et ma tête.

« En attendant de me lever / En attendant de me lever. / Je reste assise à compter mes années / Dieu qu’elles sont courtes. / Dieu qu’elles sont longues. / Et Dieu que je plonge allègrement dans les pires et les plus beaux lieux comme un. / Jeu facile / Jeu / Jeu comme un cheveu. Jeu comme au milieu. / Je mets un masque et je me recoiffe. / Vite. / Casquée de la tête aux pieds. / Vive les spartiates. / Je bois une bouteille de vin. / Je la bois au complet. / Boutades. / Broutilles. / Les cordes ne sont plus, et depuis longtemps, vocales. / Elles sont abyssales. / Un joli chandail à manches courtes bleu pâle tout maculé de peinture blanche, bleue, jaune. / Je ne le porterai jamais. / Que dans les pires occasions. (…)  extrait de « Je ».

Jeu murs-mure

IMG_7423Square Saint-Louis, Montréal. C’est un lieu particulier, encore un peu bohème, jolies maisons victoriennes alternant avec petits immeubles moches et récents. Beaucoup d’écrivains ont vécu dans ce quartier appelé aussi Carré Saint-Louis. C’est d’ailleurs ici que siège la Maison des Ecrivains. Et puis, il y a cette fresque, ce poème phonétique signé Michel Bujold, sur le pignon d’une maison où vécurent le poète (et engagé) Gérald Godin et la chanteuse Pauline Julien. Poème sonore d’un « peintre en bâtiment », intitulé « Lettre à Jean Drapeau », écrit là en 1975. J’ai relevé un petit extrait, à lire à voix haute (et avec l’accent svp) :  » à skruté la brèch, a percé lé compartime, à defoncé le porte ou varte, à deoulé le bou d’ma langualléjé »…. Je suis restée longtemps sur mon bou dé trop touar à dé cri p’têt. Mais la performance n’est pas venue. Ai croisé aussi sur le Carré le buste d’Emile Nelligan, ce beau poète un peu rimbaldien, un peu beaudelairien, du début du XXe. Poète incandescent qui passera la majeure partie de sa vie interné, mais qui n’en demeure pas moins l’un des plus grands poètes québécois. Je déniche son oeuvre complète en poche à la Bouquinerie du Plateau, et ça sonne, et ça rythme, et ça tourne rond dans ce Carré Saint-Louis.

« Ah ! comme la neige a neigé ! / Ma vitre est un jardin de givre. / Ah ! comme la neige a neigé ! / Qu’est-ce que le spasme de vivre / A la douleur, que j’ai, que j’ai ! // Tous les étangs gisent gelés. / Mon âme est noire : où vis-je? où vais-je ? / Tous ses espoirs gisent gelés. / Je suis la nouvelle Norvège / D’où les blonds ciels s’en sont allés »

Je Marquette

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Encore imprégnée des lectures des poètes innues Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine, je débarque à Montréal en lisant la ville. C’est une ville qui s’expose de centaines de fresques murales, parfois officielles, parfois clandestines. Des peintures à la bombe, des revendications sauvages, des poèmes géants : impossible de raser les murs, il faut lever la tête, prendre du recul, prendre le temps et les petites ruelles. Je marque les mots dans mon petit carnet. Je remarque ce « Stolen Native Land ». Les mots me frappent, forcément, au premier jour d’une sortie au Parc La Fontaine. Plus tard, au Café Rêveur L’insouciant, je lis de vieux journaux laissés dans une corbeille. L’un, datant du premier week-end de juin, relate le bilan de la Commission Vérité et Réconciliation qui a travaillé sur les conséquences du régime des pensionnats autochtones de la première moitié du XIXe jusque dans les années…90. Des centaines de témoignages ont été recueillis et me dit-on, ont été bouleversants. Ce rapport conclut « qu’un Etat qui détruit ou s’approprie ce qui permet à un groupe d’exister, ses institutions, son territoire, sa langue, sa culture (..) commet un génocide culturel ». Les mots de Joséphine Bacon et Natasha Kanapé Fontaine prennent une résonance plus forte encore.

Je prends mes marques dans mon quartier Marquette. Je pense à Jim Harrison et son roman « De Marquette à Veracruz » (j’avoue, le choix de ce lieu n’est pas étranger à la référence à ce livre..). Marquette était un français du XVIIe. Il a laissé son nom à une rivière, un lac, des rues, etc… Je remarque dans sa biographie qu’il parlait couramment une demi-douzaine de langues indiennes. Je remarque surtout qu’il était missionnaire.