Archives mensuelles : février 2015

Dinosaure

(sur une armoire électrique, dans mon quartier)
(sur une armoire électrique, dans mon quartier)

Je suis devenue dinosaure. Hier, je passe chez mon bouquiniste habituel. Une toute petite boutique. Tout juste s’il ne faut pas lever les bras pour se retourner entre les étagères. Ici on trouve des livres de poésie d’occasion. Oui. Du Poésie/Gallimard, certes (ai dégoté l’Anthologie de la poésie tchèque contemporaine avec des poètes dont on se demande comment on a pu vivre sans les connaître jusque-là ), mais aussi pas mal de poésie française contemporaine. Dinosaure quand même. Entre un monsieur avec un sac estampillé d’une marque d’un hypermarché. Dedans, des Pléiade. L’effroi de les voir se transformer en paquets de pâtes. Je ne suis pas fétichiste, ni ne collectionne les beaux livres. Je corne et casse mes livres, écris au crayon papier dans les marges mais. Mais les Pléiade. J’ai lu Les mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, collection la Pléiade, deux tomes empruntés en bibliothèque (à l’époque on disait bibliothèque, pas médiathèque, dinosaure dis-je). Aujourd’hui encore, je suis sûre que le plaisir n’aurait pas été le même dans une collection de poche. Me souviens du papier bible, du fait de devoir tourner délicatement les pages (un tour de force pour moi), du rituel avec lequel je m’installais pour ne pas abîmer le livre, et, bien sûr, des tonnes de notes. Mon premier été avec la Pléiade. J’avais seize ans. Je n’ai jamais pu m’acheter un Pléiade neuf. Et on ne peut plus les sortir d’une médiathèque. Je les achète d’occasion. J’en possède quatre. Ils sont d’autant plus précieux. Mais ils ne sont pas à part, ils sont rangés avec les poches. Ma bibliothèque est démocratique et fraternelle. Or donc, ce monsieur avec un bras plus long que l’autre (les Pléiade sont lourds), propose de vendre au bouquiniste sa petite collection. Ben non. Le bouquiniste n’en veut pas. Il est désolé, il explique. Les gens veulent du jetable, du consommable. Ce genre de livres ne se vend presque plus. Le livre n’est plus aussi précieux qu’avant. C’est devenu un produit comme un autre. Ils vont rester sur mes étagères. Le bras du monsieur traînait presque par terre. Sa mine désolée aussi. Le bouquiniste prédit la mort du livre. C’est là que ça a commencé. Le monsieur monsieur et moi nous transformons alors en dinosaures. La tête, le cou, le corps, les pattes. Quand on a prononcé les mots « résistance » et « optimisme », c’en était fini de nous. Nos mots n’étaient plus que des meuglements (en imaginant qu’un dinosaure meugle, et ça, il n’y a que la littérature qui peut nous le dire et nous le faire croire). A son grand regret, mon bouquiniste renonce à racheter des Pléiade. Je ne sais pas si c’est une petite défaite. Peut-être que cela ne chagrine que les dinosaures. Pourtant c’est un bouquiniste résistant. Il vend ses livres dans une boutique qu’il ne chauffe pas, sans internet, sans téléphone, sans bidule à carte bancaire. Il a acheté son ordinateur dix euros dans un vide-grenier et qui fonctionne très bien pour retoucher ses photos, dit-il. Car il est aussi (très bon) photographe. Il vaut vivre avec ce qui nous semble essentiel. Je vis avec à peine le smic, mais j’ai choisi cette vie.  Voilà que lui aussi se transformait en dinosaure.

Et ce matin encore, la transformation s’est opérée chez un kiosquier. Ce n’est pas mon marchand de journaux habituel, j’entre, je cherche mon journal, ne le vois pas (mes pas se font plus lourds et je commence à meugler ou grogner ou je ne sais quoi, bref, ça recommence), lui demande « Vous n’avez plus d’exemplaires de l’Humanité? ». Le jeune homme me regarde étrangement « L’Huma-quoi? ». Les bras m’en seraient tombés mais mes griffes (j’ai toujours préféré l’herbivore diplodocus, mais là, j’étais un T-rex) m’en ont empêchée, je ne voulais rien abîmer. « Ben… le journal… L’Huma… L’Humanité ». « Je vends pas l’Humanité madame ». J’ai pensé qu’encore heureux l’humanité n’était pas à vendre, encore que. A la place, j’ai acheté La Décroissance et en partant j’ai donné un petit coup de griffe sur deux ou trois magazines. Machin a été le dernier amour de, Comment payer moins d’impôts, Grèce et Espagne : les bons plans pour des vacances pas chères.

Cow-boy

Qui-etes-vous-Calamity-Jane

(Calamity Jane)

Je connais un cow-boy. Un vrai. Il vit à Malakoff, banlieue parisienne, avec sa « squaw et son singe miniature ».  « A l’ouest, c’est Vanves, et c’est beaucoup plus cher ». C’est un drôle de cow-boy. Il n’a pas de cheval mais fait claquer ses éperons de temps en temps dans la cité. Et s’il a un colt, c’est un stylo… à plume forcément. Parce que ce cow-boy est un peu Indien. C’est un poor lonesome cow-boy, aux prises avec une vague crise existentielle, et la crise tout court. « Il suffirait de quoi / de pas grand-chose sans doute / pour mener / une existence plus / sereine / avec une bonne situation / des économies de côté / des projets plein / la tête / il suffirait de quoi / de quelqu’un d’autre / à l’intérieur de soi ?  » . C’est un cow-boy qui tente de mettre de l’ordre dans son far-west intérieur, avec l’écriture. « Avant de faire cow-boy ici / je n’étais rien / pas grand-chose / en tout cas / un employé sans // envergure / un salarié sans / ambition / un chômeur au bout du rouleau ». Alors plutôt que de se perdre dans le désert, que d’être bouffé par des vautours, il choisit d’être cow-boy et de se réinventer et une vie et des paysages. Il va au marché avec son Stetson sur la tête, « boots aux pieds / et (son) lasso de sept mètres / replié dans la main ». Les camions des éboueurs sont des buffalos, l’appartement est un ranch, l’environnement est celui de plaines où il possède dix mille vaches, de sa chambre il voit des bisons. Et quand ça ne va vraiment pas, « les jours / de peur / irraisonnée / quand je n’ose plus / foutre les pieds / dehors /que ma phobie/  des autres / a fait le siège / de mon cerveau / il me suffit de penser / à leur façon de claquer les talons / de liquider une fiole de whisky / de prendre un bain vite fait / pour me sentir déjà (un peu) mieux, et alors il roule du cul / comme John Wayne (..) en imitant Robert Mitchum / devant la glace / beuglant d’une voix virile / -Do you want a biggest target? ». C’est un cow-boy un peu triste mais à l’humour coupant comme une lame de rasoir. On a envie d’aller boire un whisky au saloon avec lui ou de partager un genre de calumet de la paix autour d’un feu. Heureusement, il y a sa squaw « du Maroc / une berbère au sang pur / et noble » qui croit en lui, « Tu écris quand même des poèmes ». Et ce sont de petites pépites d’or. Son nom n’est pas personne, il s’appelle Thierry Roquet. Et l’on trouve notre « Cow-boy de Malakoff » au Pédalo Ivre, collection poésie.