Archives mensuelles : janvier 2015

Contraire

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photo du site http://iostoconerri.net/

Aujourd’hui, l’écrivain italien Erri De Luca passe devant le tribunal de Turin pour « incitation au sabotage ». Il risque cinq ans de prison. En 2013, lors d’une interview au site italien Huffington Post, il avait déclaré au sujet du projet LGV Lyon-Turin qu’il fallait « saboter le chantier du tunnel ferroviaire ». Depuis des années, ce projet fait l’objet d’une très forte opposition populaire dans le val de Suse, côté italien (les NO TAV). Et donc, aussi, d’une très forte répression avec la volonté de criminaliser les opposants. Plus de 1000 personnes ont été incriminées autour de cette résistance par le Procureur de Turin.

Combat pour sauver cette vallée alpine, combat contre ce que l’on appelle les Grands Projets Inutiles (chez nous, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes), combat pour une autre société. « L’utopie n’est pas un point d’arrivée, mais un point de départ. On imagine et on veut réaliser un lieu qui n’existe pas. Le val de Suse se bat depuis une génération pour la raison inverse : pour que le lieu existe encore. (..). Le val de Suse se bat contre le désastre environnemental pour le conjurer, afin de ne pas avoir à le regretter par la suite (..). On prétend écraser par la violence les raisons et les corps d’une petite vallée. Ils résistent depuis une génération avec une émouvante détermination. Emu à mon tour, j’ai adhéré à leurs raisons en ajoutant souvent et depuis bien des années ma présence physique à leurs manifestations ». * Et des mots. Pour avoir dit « saboter », Erri De Luca est donc poursuivi par la société privée Lyon-Turin Ferroviaire (LTF). « Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de la dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire (..). Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote (..). Les négligences, volontaires ou non, sabotent. L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire (..). J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». *  Et c’est cela que défend aujourd’hui Erri De Luca face à ses accusateurs : » le droit à la parole contraire. » Il a écrit un pamphlet, qui porte ce magnifique titre « La parole contraire », qui rencontre un écho tout particulier avec ce que défendait et défend encore Charlie Hebdo. Un site a été créé il y a quelques mois en soutien à l’auteur italien iostoconerri (jesuisavecerri), écho encore troublant avec jesuischarlie. Des lecteurs se sont mobilisés, et lisent un peu partout, des passages de ce pamphlet. Pour ne pas renoncer à la parole contraire. « Un écrivain possède une petite voix publique. Il peut s’en servir pour faire quelque chose de plus que la promotion de ses oeuvres. Son domaine est la parole, il a donc le devoir de protéger le droit de tous à exprimer leur propre voix ». *

* Extraits de « La parole contraire » d’Erri De Luca (Gallimard, trad. Danièle Valin, 2015). 8 euros.

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Cornichons

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« La poésie c’est comme les cornichons : au début on ne sait pas pourquoi on en met dans un sandwich et finalement ça donne du piquant et du goût ».

Réponse d’un collégien au cours d’un atelier cette semaine, à la question « Qu’est-ce que la poésie selon vous? ». C’était frais comme peuvent l’être les cornichons sortis du frigo.

Cornichon. J’ai l’impression d’être un cornichon depuis les événements des 7, 8 et 9 janvier. On nous prend pour des cornichons. Le drapeau. La Marseillaise. Les embrassades aux policiers et militaires. Les symboles détournés, retournés (la photo de De Gaulle ci-dessous n’était là que pour souligner ironie, paradoxe par rapport ce qu’était Charlie). Les récupérations politiques. Le truc des Invalides. Le glas de Notre-Dame. Les plus Charlie que Charlie. Les tartufes. Charb and Co se seraient bien marrés.

Alors on lit. Et pas que Charlie.Le Canard Enchaîné. Les Inrocks. Le Monde des Livres de ce jour avec des papiers remarquables d’écrivains (tellement mieux inspirés que les politiques ou la plupart des éditorialistes). Le Clezio : « Mais c’est une autre guerre dont il sera question (..) : une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde) ». Lydie Salvayre, rappelant qu’elle a été pédopsychiatre en banlieue où elle a pu mesurer le désarroi de certains jeunes délaissés, « ces enfants aux yeux desquels les valeurs de la France ne signifiaient strictement rien puisque du haut de leurs immeubles ils n’en voyaient pas la moindre mise en pratique (..) » et concluant en fustigeant les optimistes, citant Bernanos qui disait à propos des optimistes « qu’ils s’appliquaient à voir le monde en rose pour mieux se dispenser d’avoir pitié des hommes ». L’interview de l’Américain Russel Banks : « Nous sommes tous Charlie sous-entend qu’on est ensemble et que tout va bien. Cette unité me rend sceptique. Elle m’inquiète. Quand on exalte à ce point l’unité et ses vertus, on s’expose à donner un blanc-seing aux pouvoirs ». Alors on lit. Camille Laurens qui dit, il faut (re)lire Diderot, Voltaire, Condorcet. Pour ouvrir le bocal à cornichons.