Archives mensuelles : juin 2014

Caillou

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Les pierres impossibles à soulever hier se sont transformées en cailloux. Non pas cailloux dans la chaussure mais cailloux semés sur la route. Ne pas renoncer.

Les garçons étaient fatigués ce matin. Un avec un sale cauchemar et le blues. Un qui ne dort pas. Un qui dort mais avec somnifères. Un qui dit ne plus rêver depuis qu’il est ici. Et puis le petit miracle des mots, l’envie de fuir leur quotidien, le groupe qui se soude, des rires. Je parviens à les amener à Ecce homo de Bernard Bretonnière. L’anaphore Je suis cet homme fonctionne à merveille. Un temps, le bruit de la ponceuse se tait, les verrous aussi. Il n’y a plus que le silence, leurs têtes penchées sur les feuilles, l’effort. Ne pas renoncer.

C’est à la fin des ateliers que j’apprends que l’un d’entre eux est considéré comme très difficile, volontiers bagarreur, ingérable.  Il a été le moteur du groupe, inventif, créatif, généreux avec ses camarades, respectueux des règles de l’atelier. Ne pas renoncer.

Un petit caillou semé, ce n’est pas si mal.

Une mousse chez Mimi. Un carnet à noircir un peu. Avant de remonter à la petite maison de vignes. Demain je reprends la route. Je n’ai plus besoin de semer de cailloux derrière moi. Je connais le chemin. Je reviens en octobre pour d’autres ateliers.

 

 

A l’ombre

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J’ai passé une bonne partie de la journée à l’ombre. A la maison d’arrêt ce matin, et à l’abri du soleil et de la chaleur cet après-midi.

Le coeur à l’ombre aussi, la boule au ventre ce matin enfermée là-dedans, le bruit clac clac des verrous automatiques, résonnant haut et fort dans tout le bâtiment, la surveillance un peu serrée, la fatigue sur les visages des garçons, leurs corps penchés contre les barreaux de la fenêtre pour fumer parce qu’ici aussi l’interdiction de fumer dans des lieux publics s’applique, et on nous le rappellera avec autorité, et on passera vite à autre chose, à la poésie, à l’écriture, pour oublier un peu la privation des mouvements, les tensions entendues dans le bâtiment, des voix qui s’interpellent, et clac clac, l’énergie qui manque un peu ce matin, est-ce que tout ça a du sens, à quoi bon la poésie ici, la raison et l’expérience me disent que oui, mais le coeur est à l’ombre et n’entend guère, tenir, tenir parce qu’ils lisent à voix haute de la poésie en prenant plaisir, tenir parce qu’ils écrivent des choses légères, des choses graves, qu’ils en sont fiers, et qu’à la fin ils me serrent la main, plantent leurs yeux droit dans les miens et disent merci, clac clac je pousse sept lourdes portes et c’est la première fois de toutes ces expériences en prison que je me sens soulagée de sortir,  j’absorbe les paysages par la bouche, par les yeux, par les oreilles,  par la peau, le ciel, la route, les arbres, les oiseaux, les fourmis, je prends tout, je tapisse mes intérieurs, et toujours ce clac clac qui ne me quitte pas de la journée.

pensée en rade / ancrée / dans l’après-midi bleu // ni désir ni élan / aucune envie de radio ou de livre / juste être là / d’aplomb dans le temps / presqu’arbre // tout est en place / et le corps chose parmi les choses / pas davantage // la lumière rebondit doucement / entre sables volets et feuilles / on la regarde jouer

Antoine Emaz  Rien l’été (La Porte, 2010), poème lu aujourd’hui par l’un des garçons à la fin de l’atelier

Saison deux

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Blog, saison deux.

La saison une concernait la résidence d’écriture à Marvejols (voir onglet). Et voilà que je reviens à ce blog (Appartement 22 étant ma résidence permanente d’écriture, de vie quoi) à l’occasion d’un retour à Marvejols. Après un bout d’hiver, un bout de printemps passés là, je reviens en ce tout début d’été pour des ateliers d’écriture à la Maison d’arrêt de Mende. Le bon moment pour poursuivre ce blog.

Je reviens, aussi, dans la petite maison de vignes. J’y ai un nouveau voisin : un vieux, très vieux poney. On apprend à se connaître mais il est aussi timide que moi. Nous n’avons que trois jours.

Premier atelier, donc, ce matin. Et cette image.

Le jeune homme adossé sur le rebord de la fenêtre ouverte (avec barreaux). Le soleil sur lui. Et entre ses mains, Va où. J’ai amené une dizaine de livres et plaquettes de poésie contemporaine. Lui, il a pris celui-ci entre tous. La couverture très belle (dessin de Michel Nedjar) sans doute l’a attiré. Il feuillette, lit à voix basse. Pour lui. Lève la tête, ça me fait quelque chose en vrai cette poésie ça me fait quelque chose. Il ne sait pas quoi exactement, ça l’intrigue ce quelque chose. Il lit un moment, en tirant sur sa cigarette. Il ne participe pas aux consignes d’écriture. Pas encore. Je ne force pas. J’insiste pour que ce temps-là soit le leur. Libre. De temps en temps, le jeune homme lève la tête et lit des vers à voix haute. Il a envie de partager son quelque chose. Quand il lit, on voit derrière lui les grillages enroulés sur un mur. Et dedans, entortillés, des sacs plastique, des chiffons. Et quand même. Quand même, quelques petits moineaux qui se posent derrière les barreaux. C’est peut-être ça ce quelque chose. Le jeune homme finira par s’asseoir avec nous. Il ne quittera pas le livre. Et puis il se met à écrire avec nous. De beaux, de très beaux textes sensibles. A la toute fin, il lira un poème entier de Va où. Chacun repart avec un quelque chose en soi.

Va où, Valérie Rouzeau (Le Temps qu’il fait, 2002)