Archives mensuelles : avril 2014

Tristesses

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Je ne sais pas ce qui se passe dans le Montana mais jamais personne ne m’écrit de là-bas. Je ne demande pourtant pas à recevoir des lettres de plusieurs pages en provenance directe d’Helena, la capitale; non, mes espérances sont plus modestes et un simple mot, même d’un type perdu dans les Rocheuses, ferait parfaitement l’affaire. Sur les 808 100 habitants de cet Etat qui compte quelques 381 000 km2, il devrait bien se trouver au moins un individu pour s’inquiéter de moi et me donner des nouvelles du Montana..

Pierre AUTIN-GRENIER

C’est dans une librairie de Marvejols que j’ai appris hier, par Michaël Glück, la disparition de Pierre Autin-Grenier. Tristesse. Il a été des ces poètes, prosateurs poétiques (on s’en fiche un peu de ces classifications), que j’ai beaucoup lu, que je relis régulièrement, au même titre que Cornière, Georges L. Godeau, Casimir Prat et Jean-Pierre Georges. Des voix fraternelles.  Les textes de PAG étaient ceux d’un clown triste, d’un désespéré joyeux. Il utilisait la forme brève, la phrase minimaliste, et toujours, à hauteur d’homme. Un chroniqueur exceptionnel de la vie quotidienne, de petits riens, de l’ordinaire. Parmi ses titres, Histoires secrètes, Les Radis bleus, Chroniques des faits, L’Eternité est inutile, Toute une vie bien ratée, Friterie-bar Brunetti, C’est tous les jours comme ça, Je ne suis pas un héros. Il a publié chez Gallimard (L’Arpenteur), et chez des éditeurs familiers, le Dé Bleu, Carnets de Dessert de Lune, la Dragonne, Cadex, Chemins de Fer, Jean Le Mauve. Je pense à tous mes amis qui perdent en Pierre un ami.

Hier, la tristesse s’est ajoutée à la tristesse de la fin de la résidence. (Presque) tous nous sommes retrouvés sur le plateau de l’Aubrac pour les derniers moments à passer ensemble. C’est la fin.

Je sais déjà que je lirai à mon retour de Lozère, ce livre de Pierre Autin-Grenier, Impressions de Lozère : la Margeride, parce que rien ne se termine tout à fait.

 

La poésie au quotidien (6)

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(carnet de notes des procès, qui a été la « matière » de la résidence d’écriture pendant ces deux mois)

Et à part écrire, vous faites quoi dans la vie? Chaque fois que la petite dame du rez-de-chaussée m’attrape dans le hall, invariablement, elle me pose la question fatidique. J’ai beau essayer de l’éviter, elle doit me guetter derrière sa porte. Blouse, bigoudis ou charentaises m’attendent sur un paillasson qui vous regarde en murmurant en vert Essuyez vos pieds. La petite dame me parle de la pluie et du beau temps, mais toujours, elle trouve le moyen de glisser Et à part ça, vous faites quoi dans la vie? Et chaque fois, je pense à ce texte de Brigitte Giraud, Etre écrivain malgré tout où elle note combien c’est compliqué pour un écrivain, un poète d’expliquer ce qu’il fait, comment il vit. Parce que la plupart du temps, en plus d’écrire, il faut gagner sa vie. Nous avons deux vies en une : la  vraie vie et la vie à écrire. J’aurais pu énumérer à la petite dame tous les métiers que j’ai exercés pour pouvoir continuer à écrire : femme de ménage, serveuse, animatrice d’une ligne rose, plongeuse, formatrice, aide-documentaliste, animatrice de radio, laveuse de flacons d’urine et autres choses dans un laboratoire, technicienne de son, aide-ménagère pour personnes âgées, correspondante de presse. Et puis le Rmi, le Rsa. A présent que je publie, je continue d’autres métiers : animation d’ateliers d’écriture dans des écoles, des prisons, des hôpitaux, rencontres en milieu scolaire pour parler de la poésie contemporaine, lectures publiques. Et à part ça? Ben j’écris.

La poésie au quotidien (5)

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(Librairie La Lorgnette, Mende, mars 2014)

Je nage et je vole dans mon appartement. Il n’est pas très grand mais je peux y faire du cheval. Il y a une rivière où je peux pêcher avec Jim Harrison. Je fais de longues marches en forêt, et selon les jours, c’est avec Thoreau ou Walt Whitman. J’ai même fait un saut au Japon et franchi quelques siècles entre Bâsho et Brautigan. Toutes les rues de Paris sont là aussi, que j’arpente à l’arrière du solex de Jacques Reda. Avec Armand Robin, on écoute la radio toute la nuit dans toutes les langues pas juste pour savoir Le Temps qu’il fait. Je tombe amoureuse de Lou ou d’Elsa simplement en les regardant. Je me saoule avec Bukowski et on récite des poèmes sur le balcon et les voisins en ont marre. Avec Virginia, on fume des cigarettes en disant du mal de nos amis. Je m’enferme avec Emily, j’essaie_ses robes blanches_et_nous_sommes_immortelles. Avec Raymond Carver, on répète des pièces de Tchekhov mais on revient toujours à la poésie, à nos démons, à nos combats intérieurs. Et puis Neal Cassady et Jack Kerouac font vrombir le moteur d’une de leurs voitures déglinguées, ça sent l’essence et l’air du Pacifique, pendant qu’Allen Ginsberg tente de monter sur une étagère pour clamer Howl. Il n’y a que lorsque je referme les livres que le calme revient. Les vingt-trois mètres carrés du studio. Le parking pour tout paysage. Les voisins ont fait une pétition. Je ne peux déménager, je ne sais pas où je mettrais tout ce monde.

La poésie au quotidien (4)

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(Marvejols, février 2014)

A sa manière de frapper à la porte, je sais que c’est ma voisine. Elle vient me voir pour deux choses, enfin trois : boire un verre ou l’aider à écrire une lettre d’amour ou les deux à la fois. Elle s’engouffre dans la cuisine, pose une bouteille de Bordeaux, un journal, et une feuille de papier chiffonnée sur la table. Il n’est que dix heures du matin. Ma journée d’écriture est foutue. Foutu le poème commencé à cinq heures ce matin. Foutue la paix. Foutue la solitude. Elle me dit Je crois que je suis amoureuse. Elle tombe amoureuse une fois par semaine. J’ai rencontré ce type hier soir. J’ai écrit un brouillon de quelque chose que je voudrais lui envoyer. Mais là je veux frapper fort. Je veux un poème d’amour. Je ne comprends pas cette obsession de toujours vouloir écrire l’amour en poésie. Cette forme-là précisément. Mais j’aime bien ma voisine. Elle apporte chaque fois de bons vins et elle a un rire merveilleux. Je regarde son brouillon et je rougis jusqu’aux oreilles. Je me demande comment je vais convertir certains verbes. Elle s’installe en face de moi, ouvre son journal et sélectionne les canassons pour les courses de l’après-midi. Je sors un carnet d’un tiroir où je retrouve des Cassandre, Hélène, Ninon, Elsa ou Lou. Je convoque Ronsard, Musset, Sappho, Shakespeare. Au bout d’une heure, je lui tends le poème. Elle ne le lit pas, elle le glisse dans une enveloppe. J’espère que je vais miser sur le bon cheval! Elle brandit sa grille de PMU.

La poésie au quotidien (3)

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(Marvejols, avril 2014)

Un poète, ça ne fiche pas grand-chose. Je le sais : je vis avec une poète. N’écoutez pas tout ce que les poètes vous racontent sur les heures passées à écrire, à travailler dur. Je me coltine une poète au quotidien, et je peux dire qu’ils en rajoutent. La mienne de poète peut se lever tôt, c’est vrai. Mais qu’est-ce qu’elle fait? Elle va à sa table. Elle ouvre un cahier, puis son ordinateur. Elle passe beaucoup de temps devant son écran. Pas sûr qu’elle écrive. M’est avis qu’elle répond à ses e-mails plutôt que d’écrire un poème. Après, ça se fait un café, puis deux, ça marche dans la pièce, ça mange son crayon de bois, ça lance la gomme au plafond, ça gribouille, ça jette du papier par terre, ça se lève, se rassoit, se relève, ça soupire. Quand je la vois se diriger vers la bibliothèque, je sais que c’est fichu pour un bon moment. Elle ouvre des livres. Elle peut aussi faire la poussière en même temps. Les livres sont de véritables nids à poussière. Elle lance un La vache! de temps en temps. Là, c’est quand elle comprend qu’elle est une poète très moyenne. Mais ça ne l’empêche pas de s’y remettre le lendemain. Bon, arrivent parfois ses poèmes publiés dans un livre minuscule. Quand je dis qu’un poète ne fiche pas grand-chose, c’est qu’en plus, il peut n’y avoir qu’une seule ligne par page. Tout ça pour ça. Le pire, c’est quand elle est lancée, vraiment lancée pour des journées entières. Elle oublie de remplir ma gamelle de croquettes.

La poésie au quotidien (2)

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La chronique parue ce jour dans Midi Libre. Je rappelle que ce sont des fictions 😀

C’est en claquant la porte du frigo que le post-it tombe. Ce n’est pas la première fois. Je le remets en place sur le frigo. Je connais par coeur la phrase notée un soir de grand vin. J’avais retrouvé ce post-it collé sur mon front au petit matin. J’y avais recopié ce passage de Marguerite Duras. Un écrivain, c’est intenable. On n’est pas là quoi. Pas de vie. La vie est ailleurs. C’est un drôle de truc l’écriture. Et je l’avais collé sur le frigo. Et j’attendais. Je sais bien tout ça, ce truc d’être constamment à côté de la vie quand on écrit, d’être incapable de faire autre chose, de vivre autre chose. J’y ai laissé une vie de famille, une carrière professionnelle, un confort matériel, toutes ces choses dont je n’ai pas besoin. J’attends juste que ma mère lise ces phrases pour qu’elle me laisse en paix, qu’elle comprenne quelque chose de ma vie, de mes choix. Ce n’est pas qu’elle me dise ce qu’elle en pense. Elle ne dit rien. C’est juste sa manière de me regarder. Et tout ce que je peux y lire de déception. Avec le temps, j’avais cru pouvoir me passer de son jugement. Mais il n’en est rien. Je veux avoir le dernier mot. Comme j’avais remarqué qu’elle regardait tout le temps les photos scotchées sur le frigo, j’avais donc trouvé l’idée du post-it. Je n’ai jamais su communiquer autrement que par l’écriture. Je regarde le post-it et je ne reconnais pas mon écriture mais celle de ma mère. Elle a écrit Arrête de me prendre pour une conne. Cherche-toi un vrai travail.