Archives mensuelles : février 2014

La culture coûte cher?

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(f2g2/Flickr 2005, Nantes)

La culture coûte cher? Essayez l’ignorance.

Longtemps je me suis réveillée de bonne humeur avec ce graffiti peint non loin de mon ex-chez moi il y a plusieurs années. C’est une phrase d’Abraham Lincoln qui avait été inscrite là, suite au premier grand mouvement des intermittents du spectacle. L’inscription est restée de nombreuses années, comme une veillée d’armes. A fini par disparaître. C’était de mauvaise augure. Voilà que le Medef remet les annexes 8 et 10 sur le tapis. Objectif : la suppression du régime d’indemnisation des intermittents du spectacle. Et tout le bagage idéologique qui va avec. Voir acrimed et CIP-IDF

Ce régime spécifique enregistrerait quelques centaines de millions d’euros de déficit par an. Selon le Medef, cela coûte trop cher.

Le Medef coûte aussi très très cher : 20 milliards de crédits d’impôts grâce au pacte d'(ir)responsabilité. Supprimons le Medef! Une pétition circule en ce sens : absurde au départ, elle aurait recueilli 20 000 signatures… Un peu d’humour ne nuit pas.

La culture coûte cher?

Hier soir j’étais en lecture avec une quinzaine de jeunes d’un Institut médico-professionnel. Certains entendaient de la poésie pour la première fois. Le temps a été parfois suspendu. J’ai rarement entendu un tel silence, une telle écoute. Et ça, ça n’a pas de prix.

 

Une araignée au plafond

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Je savais que cela arriverait. J’ai eu la paix pendant un mois. Mais ça y est. La guerre est déclarée.

Comme toute bonne citadine, j’ai une phobie (enfin, plusieurs que je tairai ici) : les araignées.

Au plafond des WC, une énorme araignée. Cabinet d’aisance, mon oeil. Je n’étais pas à mon aise, voire au bord du malaise. Ce n’était pas une araignée, c’était un monstre. J’avais trouvé ma bête du Gévaudan.

J’ai hésité entre l’aspirateur (mais souvent les araignées survivent, j’en ai fait l’amère expérience) et le balai (mais souvent les araignées s’échappent -quand elles ne tombent pas dans vos cheveux – et courent et trouvent des endroits improbables pour se cacher et c’est une mauvaise nuit assurée). J’ai donc pris une chaise. Et l’araignée a eu droit à une énorme marque de chaussure (de marche) pointure 38 sur la joue. Je n’ai pas eu le temps de voir si la dame avait du poil aux pattes.

J’ai eu un peu honte. J’ai su que c’était très mauvais pour mon karma. Mais je ne mange pas de viande, donc mon bonus compense mon malus. C’est bien comme ça que le monde tourne non?

Et je me suis demandé comment faisait H.D Thoreau dans sa cabane? J’ai retrouvé cet extrait qui m’a fait frémir :

« Je me retirerai au grenier en compagnie des araignées et des souris, déterminé à me mettre tôt ou tard bien en face de moi-même. Silencieux et attentif, je vais l’être complètement pendant cette heure-ci, pendant la suivante et toujours ».

Depuis je me promène dans la maison mes chaussures de marche autour du cou.

 

Point de vue

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Je dors sous les toits, au plus près des étoiles, de la lune, des vents et de la pluie. Il y a plusieurs petites lucarnes, dont celle-ci, avec vue sur Marvejols. Chaque matin, c’est mon premier regard sur le monde extérieur. Ce n’est jamais le même point de vue, d’un jour à l’autre (selon le temps, selon l’humeur) mais aussi d’une seconde à l’autre : il suffit d’un rien, d’un léger déplacement (sans tomber dans l’escalier) et ce point de vue en est changé.

Il en est de même pour le travail d’écriture de cette résidence. J’essaie de garder toujours le même point de vue, de ne pas bouger de ma ligne. C’est une succession de poèmes en prose. De portraits. De situations. Avec l’obsession de rester dans la lucarne. D’observer et de dire. De ne pas franchir la ligne de l’objectivisme pour rendre compte du réel, des procès que j’ai suivis. Charles Reznikoff, l’un des poètes « activistes » de la poésie objectiviste américaine explique qu’il est « un auteur qui ne décrit pas directement ses émotions mais ce qu’il voit, ce qu’il entend, qui s’en tient presque à un témoignage de tribunal ». Et puis, « la poésie présente l’objet afin de susciter la sensation. Elle doit être très précise sur l’objet et réticente à l’émotion ».  De ces fragments, de ces témoignages recueillis, il s’agit de faire naître un rythme. Donc de la poésie.

Ma lucarne me semble parfois trop petite et je manque souvent de tomber dans l’escalier.

Charles Reznikoff Holocauste, Prétexte, 2007, trad. Auxeméry et Témoignage (Les Etats-Unis 1885-1915), trad. Marc Cholodenko

Sur la route

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Première des lectures hier soir à Barre-des-Cévennes. On franchit des cols, un plateau comme une steppe, on passe à côté des Gorges du Tarn. C’est le paysage qui me traverse.

Barre-des-Cévennes est un village atypique : quelques centaines de mètres d’une route plutôt étroite bordée de hautes maisons très anciennes (certaines du XVe). On croirait qu’elles se tiennent chaud les unes contre les autres. Au bout, la place de l’Orient avec une vue imprenable sur les crêtes cévenoles. Nous sommes dans le Parc des Cévennes.

La lecture a lieu chez l’habitant, dans une immense maison, sur cette même place. Les fenêtres, grandes elles aussi, ressemblent à des tableaux. Le paysage fait partie du décor intérieur, au milieu de poêles et de livres. Accueil très chaleureux. Dont celui des organisateurs : l’association Barre Parallèle, également maison d’édition. J’y déniche une petite perle : « Ravachol » de Cédric Demangeot (petit roman en vers, poème). Me ramène à mon travail en cours. Tout m’y ramène tout le temps. Je ne décroche pas de mon piton.

A côté de la maison, « Le Banc d’Orient ». Le rêve de tout lecteur, toute lectrice : une bibliothèque ouverte jour et nuit. Oui. Des dizaines d’étagères de livres et un rayon poésie à faire rougir de honte certaines librairies, voire bibliothèques. Il y a là des classiques, mais aussi beaucoup de poésie contemporaine. N’importe qui peut donc entrer à toute heure, emprunter des livres (il n’y a qu’à noter son nom sur un énorme livre de comptes). Avec un peu de chance, c’est le printemps et il y a du soleil. Avec un peu de chance, on s’installe sur l’un des deux bancs, dehors, face au paysage. Avec un peu de chance, on n’a pas envie de rentrer.

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Du courage et des oiseaux

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(photo prise lors de la dernière grande manifestation contre l’aéroport de NDL à Nantes)

Je vis avec les oiseaux du matin au soir.

Je les entends toute la journée et quand je ferme les volets à la nuit tombée, quelques-uns continuent de chanter. J’avais oublié ça. Des oiseaux chantent la nuit. Même ici sous le froid. Et je pense à cette chanson de  Dominique A « Le courage des oiseaux ».

Comme je n’ai plus de jardin, je ne sais plus le chant des oiseaux. Je redécouvre leurs noms ici et leurs chants. Je n’ai pas tout oublié.

Sur le plateau où l’on pourrait presque s’envoler sous l’effet du vent, je redécouvre le vol des oiseaux. Ceux qui planent, ceux qui rasent le sol, ceux qui se lancent, replient leurs ailes, se relancent, ceux qui prennent leur élan juste devant vous, ceux qui attendent vraiment le danger avant de s’envoler. Du plateau, j’entends aussi des volées de moineaux des cours d’écoles de la vallée quand on « lâche » les enfants.

Le ciel appartient aux oiseaux. Je n’entends guère d’avions. Mais je pense aux avions. Ici, quand je dis que je suis de Nantes, on me répond « Ah oui, l’aéroport »… Et moi je réponds « Ah non à l’aéroport ».

Les avions c’est sympa mais pas trop. On a déjà un aéroport pour ces gros oiseaux. La manife c’est ce samedi 22 février à Nantes. Ce n’est pas très loin… à vol d’oiseau.

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(idem)

Truc

 

 

c’est bon d’être assis quelque part / dans ce monde à 2 heures et demie de / l’après-midi sans qu’on vous cherche / des crosses

 

(Charles Bukowski, extrait de devanture en verre fumé)

 

 Alors voilà. Je fais ce genre de truc dans l’après-midi. Je marche et de temps en temps je m’assois. Je contemple ce truc. Je vois le truc de ma fenêtre. Et quand je descends sur Marvejols, le truc est toujours là. Il domine la vallée. Ce truc c’est le… truc du Midi. Il culmine à 1021 m précisément.

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Un truc est un véritable terme géographique. Cela désigne une montagne arrondie, herbue, rocheuse. On en trouve six en Lozère, dont trois dans la région de Marvejols. Il existe aussi le Mont Truc en Savoie. Mais c’est un truc du coin quand même. On dit truc parce qu’on ne sait pas grand chose de leur origine. Le truc est un peu anarchiste. Ce n’est pas un machin.

 

Or donc je troque ma plume (n’ai pu m’en empêcher) contre mes chaussures de marche. Et je pense à ces trucs qui me tracassent. Mes poèmes. Qui me rendent un peu toquée à force de les traquer.

Et cette lecture vendredi prochain à la maison… Tric à Barre-des-Cévennes. Drôle de truc.

 

je suis assis à boire de la bière allemande / et à essayer de venir à bout / de mon grand truc / et je sens bien que je n’y parviendrai pas / je vais simplement continuer à boire / de plus en plus de bière allemande / et à me rouler des cigarettes / puis sur le coup de 11 heures du soir / je tomberai / sur le lit défait / la tête en avant / et m’endormirai tandis que sous / la lampe / attendra mon immortel / poème

 

Toujours Charles Bukowski extrait de ah…

 

Je m’en fiche

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Hier, j’ai failli envoyer la machine à laver dans l’espace.

Elle a vraiment décollé du sol.

Pas assez de linge, trop d’essorage. Trop ceci, pas assez cela. Trop de.

Ici, je vis dans le luxe : lave-linge, lave-vaisselle, micro-ondes, télévision. Je ne possède aucune de ces « machines » chez moi. Pas assez d’espace ni de conviction.

Et donc, pour apprivoiser lesdites machines (voir photo), il y a un classeur répertoriant les modes d’emploi. Des fiches. Je fais partie de ces personnes dont le cerveau pile comme un âne devant un obstacle dès qu’il s’agit de lire une fiche technique (ce même processus peut se reproduire à la lecture de certains poètes contemporains). Et ô divine surprise, ces fiches sont parfois dotées d’un esprit poétique (les traductions n’y sont sans doute pas pour rien, mais pas que).

Ainsi, pour le lave-vaisselle, il est précisé « ne pas abuser, s’asseoir ou se tenir debout sur la porte et le casier »… « La porte ne devra pas être laissée en position ouverte pour éviter tout risque de trébuchement »… »Cet appareil n’est pas prévu pour être utilisé par des personnes dont les capacités physiques ou mentales sont réduites » (de me demander, vue mon incapacité, si je dois m’en approcher même). Et bien sûr, il est précisé avec moult sigles et points d’exclamations d’utiliser « le lave-vaisselle uniquement pour l’usage auquel il est destiné ». On se demande bien quoi faire d’autre avec?

Pour le lave-linge, il y a un programme « pour enlever les cheveux des animaux domestiques ». Et cette petite précision : « Ne lavez jamais vos animaux domestiques dans votre lave-linge ». Pour qu’ils ne perdent pas leurs cheveux? Et une jolie phrase que les surréalistes n’auraient pas reniée : « La couleur des vêtements a disparu ».

Je passe sur les 18 boutons du micro-onde, des multiples cuissons par convection, plusieurs étapes, combinaison micro-ondes et gril, micro-ondes et convection. La liste des récipients. Et cette fiche qui affiche en grands caractères : NE remplissez JAMAIS, TOUJOURS, NE faites pas, NE touchez PAS. « La non-observation des consignes de sécurité peut se traduire par un exposition dangereuse à l’énergie micro-onde ». Je n’ai pas encore utilisé cette « machine ». J’hésite. (Et je pense à ce livre à la pensée radicale, mais parfois pertinente de Jacques Ellul « Le bluff technologique »).

Heureusement, la poésie n’est pas une machine. Mais elle peut nous faire partir dans l’espace.